Note personnelle : ,

Lully, Jean-Baptiste — Bellérophon (1679)

Format :

  • Tragédie lyrique (tragédie en musique) en un prologue et cinq actes (LWV 57).
  • Musique : Jean-Baptiste Lully (1632-1687).
  • Livret : Thomas Corneille (1625-1709), qui signe ici son seul livret pour Lully, avec l’aide de Fontenelle et de Boileau.
  • Langue : Français.

Création :

31 janvier 1679, à l’Académie royale de musique (Théâtre du Palais-Royal), Paris, dans des décors de Carlo Vigarani.
Lully a quarante-six ans et se trouve privé de son fidèle Quinault, tombé en disgrâce après Isis (1677), dont la cour avait voulu voir dans les persécutions de Junon une allusion aux déboires de Mme de Ludres et de Mme de Montespan. Le compositeur doit apprendre à travailler avec un nouveau poète et une nouvelle manière de traiter les « paroles de musique ». Créé au moment où se signe le traité de Nimègue (février 1679), l’ouvrage fait écho à la gloire de Louis XIV, « héros pacificateur ». Le rôle-titre est chanté par Clédière, Sténobée par Mlle Saint-Christophe, Jobate par Beaumavielle et Philonoé par Mlle Aubry. L’œuvre « tint le théâtre pendant neuf mois » et fut redonnée devant le roi à Saint-Germain-en-Laye le 26 janvier 1680.

Livret :

Thomas Corneille, frère cadet du grand Pierre et déjà auteur de la tragédie ornée de machines Circé (1675) puis, plus tard, de la Médée de Charpentier (1693), tire son sujet de l’Iliade, d’Apollodore et d’Hygin : le héros corinthien Bellérophon, vainqueur des Amazones et des Solymes, terrasse la Chimère sur le cheval Pégase. Corneille renverse ici la chronologie du mythe pour ménager un enchaînement de divertissements et de machines. La genèse est laborieuse : Boileau raille les difficultés de Lully (« Corneille lui avait fait un opéra où il ne comprenait rien »), et Quinault, consulté, aurait retranché la moitié de la pièce. Le prologue allégorique, où Apollon et les Muses saluent le roi qui vient « d’asseurer le repos de la Terre », donne à la tragédie sa dimension d’hommage politique.

Intrigue :

  • Prologue : Sur le mont Parnasse, Apollon et les Muses louent Louis XIV, héros pacificateur, et invitent Pan et Bacchus à se joindre à leurs chants. Bergers, bergères, ægipans et ménades célèbrent le retour de l’amour. En l’honneur du roi, Apollon imagine un spectacle retraçant l’histoire de Bellérophon.
  • Acte I : À Patare, capitale de la Lycie, Sténobée, veuve de Prétus, roi d’Argos, confie à Argie qu’elle veut offrir sa couronne à Bellérophon, que son époux jaloux avait jadis exilé à la cour de Jobate. Elle apprend que sa sœur Philonoé doit épouser un vainqueur, et désespère de savoir que ce sera Bellérophon ; elle songe à se venger auprès du prince Amisodar, dont les enchantements peuvent faire naître un monstre. Jobate annonce son choix de Bellérophon pour gendre, Sténobée jure de venger Prétus, et Bellérophon paraît avec ses troupes d’Amazones et de Solymes pour une grande fête.
  • Acte II : Dans un jardin délicieux, Philonoé chante son bonheur et Bellérophon la rejoint. Sténobée, repoussée, avoue ses sentiments, mais le héros la quitte. Argie pousse sa maîtresse à la vengeance ; Sténobée commande à Amisodar de troubler les noces. Une cérémonie infernale fait naître des créatures qui s’unissent en un colosse terrible : la Chimère.
  • Acte III : Argie regrette d’avoir poussé la reine à cette extrémité. Sténobée tente de persuader Jobate que Bellérophon est seul responsable des malheurs du royaume ; le héros propose d’affronter le monstre, au désespoir de Philonoé. Apollon est invoqué : la Pythie annonce qu’un fils de Neptune terrassera le monstre et que la princesse devra s’unir à lui. Les deux amants, anéantis, ne peuvent se résoudre à se séparer.
  • Acte IV : Dans un paysage de rochers escarpés, Amisodar se réjouit des ravages de la Chimère, espérant y gagner l’amour de Sténobée, mais s’inquiète quand Argie lui demande de faire disparaître le monstre. Les dieux des bois se lamentent tandis que la forêt brûle. Bellérophon promet de terrasser le monstre et refuse de suivre Jobate qui veut apaiser Neptune. Pallas apparaît et l’invite sur un char de triomphe ; monté sur Pégase, le héros fond sur la Chimère et la blesse mortellement à la troisième attaque. Les peuples fêtent la victoire.
  • Acte V : Devant un palais élevé dans la gloire, Jobate annonce le retour de Bellérophon, que Neptune a reconnu pour son fils, et lui promet Philonoé. Sténobée avoue être à l’origine des maux de la Lycie et, pour abjurer son crime, s’est empoisonnée : elle meurt. Bellérophon descend des cieux aux côtés de Pallas, et le peuple célèbre son union : « Le plus grand des héros rend le calme à la terre ; il fait cesser les horreurs de la guerre. »

Enregistrement(s)

Christophe Rousset — 2011

Format : CD (2 disques)
Label : Aparté
Référence : AP015
Année d’enregistrement : décembre 2010, en concert à la Cité de la musique, Paris ; édition en 2011 (première mondiale au disque).
Distribution :

  • Bellérophon, un berger (prologue) : Cyril Auvity, haute-contre
  • Philonoé, une Napée : Céline Scheen, soprano
  • Sténobée, une Amazone : Ingrid Perruche, soprano
  • Argie, Pallas, 2e Amazone, une Dryade, une Muse : Jennifer Borghi, mezzo-soprano
  • Jobate (roi de Lycie), Pan : Evgueniy Alexiev, baryton-basse
  • Amisodar, Apollon, un dieu des bois, le Sacrificateur : Jean Teitgen, basse
  • Bacchus, la Pythie, dieux des bois : Robert Getchell, ténor
  • Une Muse : Céline Scheen (avec Jennifer Borghi)

Direction : Christophe Rousset (clavecin et direction)
Orchestre : Les Talens Lyriques ; Chœur de Chambre de Namur (direction artistique : Leonardo García-Alarcón)
Langue : Français

Particularité :

Ce double album, capté en concert à la Cité de la musique en décembre 2010 et coproduit avec le Festival de Beaune, la Cité de la musique et le Centre de musique baroque de Versailles, offre la première gravure mondiale de l’ouvrage, à partir de l’édition Ballard de 1679. Rousset y défend une tragédie lyrique où l’action est plus continue que chez Quinault, avec des récitatifs accompagnés, un orchestre sonnant dans le grave pour l’air d’Amisodar et des divertissements intégrés au drame. La distribution est dominée par le Bellérophon de Cyril Auvity, la Sténobée d’Ingrid Perruche et la Philonoé de Céline Scheen, entourés d’Evgueniy Alexiev, Jean Teitgen et Robert Getchell ; le Chœur de Chambre de Namur y tient un rôle très actif dans les scènes de fête, de magie et de triomphe.

Postérité :

Publiée dès 1679 chez Ballard en grande partition d’orchestre, honneur qu’aucun opéra de Lully n’avait encore connu, la partition fut fort appréciée du Mercure galant pour l’unité de son action, où chaque scène s’enchaîne à la précédente. Repris à Paris en 1682, à Lyon et Avignon en 1688, en 1705, à Bruxelles en 1707, en 1718, 1728 et 1745, l’ouvrage fut encore donné en 1773 dans une version remaniée par Pierre Berton, tandis que le livret de Corneille fut remis en musique par Stanislas Champein en 1779. Musicalement, Jérôme de La Gorce y voit l’apparition des premiers récitatifs accompagnés chez Lully et une meilleure proportion de la danse dans l’action, deux acquis qui pèsent sur la suite de la tragédie lyrique. Longtemps négligé face à Atys, Armide ou Phaéton, Bellérophon revient au disque en 2011 grâce à Christophe Rousset.

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