Note personnelle : ,

Massenet, Jules — Grisélidis (1901)

Format :

  • Conte lyrique en trois actes et un prologue.
  • Musique : Jules Massenet.
  • Livret : Armand Silvestre et Eugène Morand, d’après leur « mystère » en trois actes créé à la Comédie-Française en 1891, lui-même tiré du conte de Griselda (Boccace) et de la Marquise de Saluces ou la Patience de Griselidis de Perrault.
  • Langue : français.

Création :

20 novembre 1901, à l’Opéra-Comique (salle Favart), Paris.
Massenet a cinquante-neuf ans et règne sur la scène lyrique française : Manon, Werther, Thaïs et Cendrillon ont fait de lui le maître incontesté de l’opéra sentimental. Grisélidis prolonge la veine « médiévale et féerique » de Cendrillon (1899) et annonce Le Jongleur de Notre-Dame (1902) : un conte lyrique où la tendresse, la dévotion et la bouffonnerie se côtoient, dans une palette orchestrale d’harmonies modales et de couleurs archaïsantes. La création est un triomphe, avec Lucienne Bréval dans le rôle-titre, Adolphe Maréchal (Alain), Hector Dufranne (le Marquis) et le célèbre Lucien Fugère en Diable, sous la direction d’André Messager, dans une mise en scène d’Albert Carré et des décors de Lucien Jusseaume salués par toute la presse.

Livret :

La genèse est longue et discontinue. Dès 1890-1891, Massenet rêve d’un ouvrage mêlant bel esprit, bouffonnerie et merveilleux ; le projet d’une féerie pour le Théâtre-Lyrique d’Henry Verdhurt, avec Théodore de Banville, avorte. Après la pièce d’Armand Silvestre et d’Eugène Morand donnée à la Comédie-Française le 15 mai 1891, le compositeur s’attelle au livret à l’été 1893. Les auteurs enrichissent la patience de la Griselda de Boccace (Décaméron, X, 10) d’une scène de tentation qui introduit trois personnages : Alain, le berger épris de Grisélidis, le Diable, et sa femme Fiamina, instigatrice du stratagème. La partition connaît trois états : la version de 1893-1894, la version remaniée de 1898-1899 et la « partition nouvelle » de 1901. Massenet situe l’action dans cette Provence qu’il chérit et où il composa l’essentiel de l’ouvrage, notamment au Cap d’Antibes ; Silvestre, mort en 1901, ne verra pas la création.

Intrigue :

  • Prologue : au XIVe siècle, dans une forêt de Provence. Le berger Alain attend Grisélidis, dont il est épris sans oser le lui dire. Le Marquis de Saluces, qui chasse, aperçoit la jeune fille et lui demande aussitôt si elle veut être sa femme. Elle répond avec modestie qu’elle ne peut que lui obéir. Le Marquis l’emmène au château, tandis qu’Alain reste désespéré.
  • Acte I : quatre ans plus tard, dans l’oratoire du château. Le Marquis part pour la Terre sainte et confie sa femme et son fils Loÿs au Prieur. Il affirme ne rien craindre pour la fidélité de Grisélidis. Le Diable, surgi du triptyque où sainte Agnès le tenait en respect, le prend au mot et parie qu’il fera fléchir la jeune femme ; le Marquis lui laisse en gage son anneau nuptial. Adieux au fils, puis départ des chevaliers.
  • Acte II : sur une terrasse devant le château. Le Diable se querelle puis se réconcilie avec sa femme Fiamina. Déguisé en marchand d’Orient, il présente à Grisélidis une esclave, prétendument achetée par le Marquis pour la supplanter. Elle s’incline malgré tout devant ce qu’elle croit être la volonté de son époux. Le Diable tente ensuite de raviver chez elle le souvenir d’Alain, qu’il a fait venir ; mais la pensée de son enfant sauve Grisélidis. Alain s’enfuit, désespéré, et le Diable, pour se venger, enlève Loÿs.
  • Acte III : même décor qu’au premier acte. Grisélidis pleure son fils et prie sainte Agnès, dont la statue a disparu. Le Diable, sous un nouveau déguisement, lui promet de retrouver l’enfant, enlevé selon lui par un pirate amoureux d’elle, et exige en échange un baiser. Elle consent, mais garde un poignard près d’elle. Le Marquis, de retour, croit voir sa femme au bras d’un jeune matelot et reconnaît l’anneau : il doute, jusqu’à ce que Grisélidis lui avoue l’enlèvement. Désarmé, il se jette en prière ; la croix de l’autel se change en épée flamboyante, les cierges s’allument d’eux-mêmes, les cloches sonnent, et le triptyque s’ouvre sur sainte Agnès rendant l’enfant à ses parents.

Enregistrement(s)

Grisélidis — Stapleton 1982 (Gala)

Robin Stapleton — 1982

Format : CD (2 disques)
Label : Gala (édition 2003, sous licence Intermusic ; première parution en 1983 chez Bismark Beane, MRF 186)
Référence : GL 100.724
Année d’enregistrement : octobre 1982, Festival de Wexford (Irlande), enregistrement public
Distribution :

  • Grisélidis : Rosemarie Landry
  • Le Marquis de Saluces : Sergei Leiferkus
  • Le Diable : Günter von Kannen
  • Alain : Howard Haskin
  • Fiamina : Rosanne Creffield
  • Bertrade : Joan Merrigan
  • Le Prieur : Christopher Blades
  • Gondebaud : Richard Robson

Direction : Robin Stapleton
Orchestre : Radio Telefís Éireann Symphony Orchestra & Wexford Festival Chorus
Langue : français

Particularité :
Captation de la production du Festival de Wexford, mise en scène par Steven Pimlott, qui a contribué à ressusciter l’œuvre quatre-vingts ans après sa création. C’est la première version intégrale de Grisélidis au disque, après l’enregistrement abrégé de l’O.R.T.F. de 1963. Le plateau réunit la soprano canadienne Rosemarie Landry en Grisélidis, le jeune baryton russe Sergei Leiferkus en Marquis (à l’aube de sa carrière internationale) et le baryton allemand Günter von Kannen en Diable, sous la direction vive de Robin Stapleton. Le document, pris sur le vif, porte les marques d’un enregistrement de festival, mais la réédition Gala de 2003 y ajoute en complément des extraits de Cendrillon (Ottawa, 1979, National Arts Center Orchestra, dir. Mario Bernardi, avec Frederica von Stade, Dee Wallace, Maureen Forrester et Louis Quilico) : une belle manière de rapprocher les deux contes lyriques de Massenet.

Grisélidis — Zeitouni 2023 (Bru Zane)

Jean-Marie Zeitouni — 2023

Format : CD (2 disques) + livre de 144 pages (français/anglais, livret inclus)
Label : Bru Zane (Palazzetto Bru Zane – Centre de musique romantique française)
Référence : BZ 1058
Année d’enregistrement : du 30 mai au 2 juin 2023, Corum – Opéra Berlioz, Montpellier
Distribution :

  • Grisélidis : Vannina Santoni
  • Le Marquis de Saluces : Thomas Dolié
  • Le Diable : Tassis Christoyannis
  • Alain : Julien Dran
  • Fiamina : Antoinette Dennefeld
  • Bertrade : Adèle Charvet
  • Gondebaud : Adrien Fournaison
  • Le Prieur : Thibault de Damas

Direction : Jean-Marie Zeitouni
Orchestre : Orchestre national Montpellier Occitanie & Chœur Opéra national Montpellier Occitanie (cheffe de chœur : Noëlle Gény)
Langue : français

Particularité :
Cet enregistrement s’inscrit dans le cycle Massenet du Palazzetto Bru Zane (saison 2022-2023), qui a rassemblé Ariane, Hérodiade, Werther dans sa version pour baryton et Grisélidis. Réalisé à Montpellier dans le prolongement des concerts, il offre une lecture soignée et lumineuse, portée par la Grisélidis tendre et droite de Vannina Santoni, l’Alain ardent de Julien Dran, le Marquis noble de Thomas Dolié et le Diable truculent de Tassis Christoyannis, face à la Fiamina piquante d’Antoinette Dennefeld. Jean-Marie Zeitouni soigne les couleurs orchestrales, de l’Entracte-Idylle aux incantations du deuxième acte, et fait goûter l’alliance singulière du comique et du sacré. L’édition, accompagnée d’un riche livre (essais, synopsis, livret intégral, documents d’époque), l’emporte sur ses devancières par le confort de la prise de son et la richesse de la présentation, même si la critique y voit moins une révolution artistique qu’un nouveau défenseur de premier plan pour l’œuvre.

Postérité :

Après la création, Grisélidis connaît un vrai succès d’estime : la critique, de Camille Bellaigue dans la Revue des Deux Mondes à celle du Figaro, salue la grâce de la partition, tandis que le public applaudit les facéties de Fugère en Diable. L’œuvre atteint soixante et une représentations à l’Opéra-Comique, où elle revient en 1905-1906 pour sept soirées seulement, avant de quitter durablement l’affiche. Elle est sans doute victime de son mélange de comique bouffon et de sentiment dévot, à rebours des goûts d’une époque qui sépare le sérieux de la bouffonnerie, et d’une rivalité avec Manon, Werther ou Cendrillon. Il faut attendre le Festival de Wexford en 1982, la production de René Terrasson à Strasbourg en 1986 et la version de concert de Saint-Étienne en 1992 (dir. Patrick Fournillier, disque Koch-Schwann) pour que le public la retrouve. L’enregistrement de Bru Zane en 2023 lui offre aujourd’hui sa plus belle vitrine : un titre « devenu invisible » dans le catalogue de Massenet, qui attend toujours son retour sur scène.

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