Note personnelle : ,

Honegger, Arthur — L’Aiglon (1937)

Format :

  • Drame lyrique en 5 actes.
  • Musique : Arthur Honegger (1892-1955) et Jacques Ibert (1890-1962).
  • Livret : Henri Cain, d’après la pièce en six actes L’Aiglon d’Edmond Rostand (1900).
  • Langue : français.

Création :

11 mars 1937, Opéra de Monte-Carlo, avec Fanny Heldy dans le rôle-titre.
Le sujet est proposé par Raoul Gunsbourg, directeur de l’Opéra de Monte-Carlo, à deux compositeurs amis, Arthur Honegger et Jacques Ibert, qui acceptent de se partager la partition — cas presque unique dans l’histoire de l’opéra. Interrogés sur leur méthode, ils répondent malicieusement : « L’un de nous a écrit les dièses, l’autre les bémols. » L’étude du manuscrit révèle qu’Ibert a composé les actes I et V, Honegger les actes II et IV, les deux se partageant l’acte III. Leur ambition, expliquée dans Le Figaro du 21 août 1937, est d’écrire « une œuvre populaire et directe » capable d’émouvoir tous les publics tout en restant œuvre d’art. Dans un contexte de montée des nationalismes, la création est un succès. Après les premières représentations, les auteurs raccourcissent le duo du Duc et de Thérèse à l’acte III, jugé trop long et « sucré », remplacé par une suite de valses viennoises d’Ibert.

Livret :

Henri Cain, l’un des librettistes de Massenet, adapte la célèbre pièce en vers d’Edmond Rostand, créée en 1900 par Sarah Bernhardt dans le rôle travesti du duc de Reichstadt, en en conservant largement les grandes lignes et nombre de vers. La pièce retrace le destin de Napoléon-François-Charles-Joseph Bonaparte, fils de Napoléon Ier et de Marie-Louise d’Autriche, roi de Rome à sa naissance (1811), proclamé Napoléon II en 1815, puis tenu à la cour de Vienne sous le titre de duc de Reichstadt, « germanisé » malgré lui par Metternich mais dévoué à la France et à la mémoire de son père, jusqu’à sa mort précoce en 1832. Fidèles à l’exemple de Sarah Bernhardt, Honegger et Ibert confient le rôle-titre à une soprano. Les cinq actes portent des titres métaphoriques : « Les ailes qui s’ouvrent », « Les ailes qui battent », « Les ailes meurtries », « Les ailes brisées », « Les ailes fermées ».

Intrigue :

  • Acte I (Les ailes qui s’ouvrent) : En 1831, dix ans après la mort de Napoléon, lors d’un bal à Schönbrunn, Marie-Louise présente à la cour sa nouvelle lectrice, la jeune Française Thérèse de Lorget, qui plaît aussitôt au Duc. Metternich lui présente le maréchal Marmont, que le Duc accuse d’avoir trahi l’Empereur ; repentant, Marmont promet son soutien. Séraphin Flambeau, vieux grognard de la Garde déguisé en valet autrichien, joint sa voix à la sienne pour pousser le Duc à rentrer en France prendre le pouvoir.
  • Acte II (Les ailes qui battent) : En signe d’acceptation, le Duc pose le chapeau de son père sur une table. À la vue du bicorne, Metternich s’emporte contre son vieil ennemi ; Flambeau, en uniforme de grenadier, lui fait un instant croire au retour de l’Aigle, avant que l’Aiglon n’entre et ne lui permette de s’enfuir en chantant Le Chant du départ. Metternich tente alors de briser la confiance du Duc en lui décrivant longuement le sang vicié hérité de ses ancêtres Habsbourg.
  • Acte III (Les ailes meurtries) : Ébranlé, le Duc assiste sans entrain à un bal masqué à Schönbrunn ; il confie son désarroi à Thérèse, et son ami le comte Prokesch lui rend foi en son destin. Les conjurés passent à l’action : sa cousine la comtesse Camerata échange ses vêtements avec lui pour lui permettre de s’éclipser. En insultant publiquement Napoléon, Gentz manque de faire échouer le complot, mais l’attaché militaire français relève l’affront à la place du Duc.
  • Acte IV (Les ailes brisées) : Sur la plaine de Wagram, lieu d’une victoire napoléonienne, les conjurés se réunissent. Au moment du départ pour Paris, la comtesse Camerata annonce que le complot est découvert. Plutôt que de se rendre, Flambeau se transperce de son sabre ; le Duc adoucit son agonie en lui racontant sa mort à la vraie bataille de Wagram. Pris dans sa propre illusion, il mène un bataillon imaginaire à l’assaut de son propre régiment autrichien, qui surgit à cet instant (Honegger y reprend sa musique pour le Napoléon d’Abel Gance, superposant Le Chant du départ et La Marseillaise).
  • Acte V (Les ailes fermées) : Quelques mois plus tard, en 1832, le Duc agonise après avoir reçu les derniers sacrements devant toute la cour. Thérèse apaise sa souffrance en fredonnant les chansons de son enfance (« Il pleut, il pleut, bergère », « Nous n’irons plus au bois », « Sur le pont d’Avignon »). Désespéré de n’avoir rien accompli, il s’éteint tandis que l’attaché français lui lit le récit de sa naissance, quand il portait encore les titres de prince impérial et de roi de Rome.

Enregistrement(s) :

Kent Nagano — 2016

Format : 2 CD, livret bilingue français-anglais.
Label : Decca
Référence : 478 9502
Année d’enregistrement : enregistrement public lors de trois concerts au printemps 2015, Maison symphonique de Montréal (mise en espace : Daniel Roussel) ; parution en 2016.
Distribution :

  • L’Aiglon, duc de Reichstadt : Anne-Catherine Gillet, soprano
  • Séraphin Flambeau : Marc Barrard, baryton
  • Prince de Metternich : Étienne Dupuis, baryton
  • Maréchal Marmont : Philippe Sly, baryton-basse
  • L’attaché militaire : Pascal Charbonneau, ténor
  • Frédéric de Gentz : Isaiah Bell, ténor
  • Chevalier de Prokesch-Osten : Tyler Duncan, baryton
  • Comte de Sedlinsky : Jean-Michel Richer, ténor
  • Thérèse de Lorget : Hélène Guilmette, soprano
  • Marie-Louise : Marie-Nicole Lemieux, contralto
  • Fanny Elssler : Julie Boulianne, mezzo-soprano
  • Comtesse Camerata : Kimy McLaren, soprano

Direction : Kent Nagano
Orchestre : Orchestre symphonique de Montréal ; Chœur de l’OSM (chef de chœur : Andrew Megill)
Langue : français

Particularité :

Premier enregistrement intégral de l’œuvre, qui n’était jusque-là connue que par un disque vinyle incomplet de 1956, depuis longtemps introuvable. Capté en concert à Montréal sous la conduite de Kent Nagano, grand défenseur du répertoire français, il réunit une distribution entièrement francophone, belge, française et surtout québécoise, rompue au style et à la diction de cette musique. Anne-Catherine Gillet incarne un Aiglon frémissant et juvénile, Marc Barrard un Flambeau truculent et émouvant, Étienne Dupuis un Metternich mordant, entourés de Marie-Nicole Lemieux, Hélène Guilmette et Philippe Sly. La critique (BBC Music Magazine, 4 étoiles) a salué une exécution généralement excellente, tout en relevant quelques aigus un peu tendus chez les voix féminines et en rappelant le prestige de la créatrice Fanny Heldy. L’orchestre de l’OSM met en valeur la complicité stylistique d’Ibert et Honegger, de l’élégance viennoise des valses aux grandes fresques épiques de Wagram.

Postérité :

Succès de 1937, L’Aiglon disparaît de l’affiche trois ans plus tard : sous l’Occupation, une œuvre aussi imprégnée de sentiment national français, citant Le Chant du départ et La Marseillaise, n’avait plus sa place. Elle connaît quelques reprises après-guerre, mais l’originalité même de sa double paternité contribue à la tenir à l’écart des catalogues des deux compositeurs. L’enregistrement Decca de 2016, puis des productions scéniques récentes (notamment à l’Opéra de Marseille), ont relancé l’intérêt pour cet opéra à la fois épique et intime, témoin de l’amitié artistique d’Honegger et d’Ibert et de la persistance du mythe napoléonien dans la France de l’entre-deux-guerres.

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