Format :
- Opéra tragique en 4 actes.
- Musique : Peter Heise (1830-1879).
- Livret : Christian Richardt, d’après la tragédie Marsk Stig (1850) de Carsten Hauch, les ballades populaires médiévales sur le meurtre du roi Éric et un synopsis d’Elise Ploug.
- Langue : danois.
Création :
25 septembre 1878, Copenhague, Théâtre royal danois (Det Kongelige Teater).
Formé auprès d’A.P. Berggreen puis à Leipzig, organiste et professeur à l’Académie de Sorø de 1857 à 1865, Peter Heise est alors le compositeur de romances le plus en vue de sa génération, mais son singspiel Paschaens datter (1869) n’a connu qu’une carrière éphémère. Marqué depuis 1850 par la tragédie de Hauch, il avait déjà écrit en 1856 une ouverture de concert Marsk Stig, qu’il reprend en version abrégée comme ouverture de l’opéra. La partition des quatre actes est achevée en octobre 1877. La distribution prévue se heurte à un incident : le ténor Jens Nyrop, 47 ans, refuse de se faire assassiner sur scène par le jeune baryton Niels Juel Simonsen (Stig) ; le rôle du roi est confié à l’acteur-chanteur Emil Poulsen, pour lequel Heise doit abaisser la tessiture — et dont l’incarnation sera l’un des atouts de la création. Le public réserve un bon accueil à l’œuvre, la critique est plus partagée (manque de grands ensembles et de parties vocales brillantes, ambiguïté morale de la relation entre le roi et Ingeborg). Heise meurt un an plus tard, en septembre 1879, sans avoir pu donner de suite à cette tentative d’opéra national danois.
Livret :
L’intrigue s’appuie sur un fait historique : l’assassinat du roi Éric V, dit « Klipping » (ou Glipping), retrouvé percé de 56 coups de couteau dans une grange de Finderup, près de Viborg, le 22 novembre 1286. Le maréchal (marsk) Stig Andersen et huit autres grands seigneurs furent proscrits pour ce régicide. La tradition populaire, reprise par Ingemann (1828), Oehlenschläger (1844), Hauch (1850) et le peintre Otto Bache, en a fait la vengeance d’un mari outragé. Heise demande à sa belle-sœur Elise Ploug un synopsis détaillé, puis à son ami le poète Christian Richardt un livret complet, rédigé en une centaine d’heures à l’automne 1875. Le censeur du théâtre, Christian Molbech, salue un « beau poème » au ton de ballade populaire ; le livret est même imprimé et vendu six mois avant la création. Richardt introduit le personnage d’Aase, fille de charbonnier, contrepoint lumineux au drame, et fait du page Rane Johnsen le traître qui livre le roi aux conjurés.
Intrigue :
- Acte I : Dans la forêt, près de sa hutte, Aase, fille d’un charbonnier, repousse les avances de Rane, écuyer du roi. Le roi Éric, survenu, séduit à son tour la jeune fille et l’emmène à la fête du château de Skanderborg. Là, le maréchal Stig, sur le point de partir combattre les Suédois pour le roi, confie son épouse Ingeborg à la garde du souverain, qui jure de la protéger. Ébloui par la beauté d’Ingeborg, Éric l’invite aussitôt à danser tandis que Rane chante la ballade de « la vierge Svanelil ». Aase, déçue, regagne sa solitude sylvestre ; le roi reste seul avec Ingeborg, sous le regard méprisant de Rane.
- Acte II : Au château de Stig, Ingeborg se lamente à son métier à tisser. Le maréchal rentre victorieux ; elle lui avoue son déshonneur — « et maintenant Éric en a deux » (deux reines). Pris de colère, Stig veut la tuer, mais se ravise et jure de venger l’outrage « dut le Danemark brûler à l’est et à l’ouest ». À l’assemblée (thing) de Viborg, chevaliers et bourgeois rendent hommage au roi. Stig arrive avec ses hommes, rend compte de sa victoire puis accuse publiquement Éric d’avoir pris sa femme de force ; le roi répond que « sa volonté était la même que la mienne ». Dans le tumulte, Stig part en menaçant le roi de mort.
- Acte III : La nuit, au château de Stig, Rane, qui haït le roi, promet d’attirer celui-ci dans un guet-apens. Les conjurés énoncent chacun leurs griefs, jurent solidarité et décident de frapper, vêtus de capuchons de moines gris, la nuit de la Sainte-Cécile. Restée seule avec Stig, Ingeborg pressent sa propre mort et lui confie leurs filles ; ils se disent « mille fois bonne nuit ». À Viborg, le roi, hanté de sombres pensées et d’un rêve d’Ingeborg, redoute la vengeance du maréchal ; Rane finit par le convaincre de partir à la chasse, et Éric s’élance : « l’amour et la chasse sont la fête de la vie ! »
- Acte IV : Dans la forêt, les conjurés attendent Rane puis gagnent Finderup. Égaré avec Rane, le roi entre dans la hutte d’Aase, qui a aperçu des hommes encapuchonnés et prie pour les voyageurs ; elle s’enfuit en le mettant en garde contre « les capuchons gris ». Éric la poursuit en vain, croit voir des elfes l’entourer, et oublie son épée dans la hutte. Aase, pleine de pressentiments, part la lui rapporter. À la grange de Finderup, le roi s’endort ; il s’éveille d’un rêve où Ingeborg l’appelait pour cette nuit même. Les conjurés enfoncent la porte, Rane désigne le roi et Stig le frappe ; mourant, Éric le déclare hors-la-loi et expire sur le nom d’Ingeborg. Les meurtriers s’acharnent sur le corps, incendient la grange et s’enfuient. Aase arrive trop tard avec l’épée, dont la garde en forme de croix devient prière pour le roi ; le peuple conclut : « le pays est en péril » et « Requiem aeternam ».
Enregistrement(s) :

Michael Schønwandt — 1993
Format : 3 CD (2 h 37).
Label : Chandos (en coopération avec Danmarks Radio)
Référence : CHAN 9143-5
Année d’enregistrement : enregistrement de studio réalisé à Copenhague avec la Radio danoise ; parution en 1993.
Distribution :
- Kong Erik Glipping : Poul Elming, ténor
- Stig Andersen : Bent Norup, basse (baryton-basse)
- Fru Ingeborg : Eva Johansson, soprano
- Rane Johnsen : Kurt Westi, ténor
- Graf Jakob af Halland : Christian Christiansen, basse
- Jens Grand : Aage Haugland, basse
- Arved Bengtsen : Ole Hedegaard, ténor
- Aase : Inga Nielsen, soprano
- Le Héraut : Ronnie Johansen, basse
Direction : Michael Schønwandt
Orchestre : Orchestre symphonique national de la Radio danoise (DR) ; Chœur national de la Radio danoise (chef de chœur : Jesper Grove Jørgensen)
Langue : danois
Particularité :
Premier enregistrement commercial intégral de l’œuvre, longtemps la seule version disponible hors du Danemark. La distribution réunit l’élite du chant danois des années 1990 : Poul Elming, ténor wagnérien alors familier de Bayreuth, offre un roi Éric d’une belle vaillance vocale ; Inga Nielsen, soprano internationale, prête sa fraîcheur à Aase ; Aage Haugland, grande basse de la Scène royale et du Metropolitan, campe l’archidiacre Jens Grand ; la jeune Eva Johansson, future Brünnhilde et Isolde, chante Ingeborg. Schønwandt dirige avec soin une lecture de studio précise et équilibrée, que la critique a jugée plus retenue que sa version scénique ultérieure, mais que la qualité d’ensemble du plateau vocal rend toujours très recommandable.

Michael Schønwandt — 2021
Format : 3 CD (2 h 33), livret bilingue danois-anglais.
Label : Dacapo Records (en coopération avec DR et le Théâtre royal danois)
Référence : 6.200006
Année d’enregistrement : enregistrement public des 12 avril, 22 mai et 25 mai 2019, Opéra de Copenhague (Operaen, Holmen) ; parution en 2021.
Distribution :
- Kong Erik Klipping : Peter Lodahl, ténor
- Marsk Stig Andersen : Johan Reuter, baryton-basse
- Fru Ingeborg : Sine Bundgaard, soprano
- Rane Johnsen : Gert Henning-Jensen, ténor
- Aase : Sofie Elkjær Jensen, soprano
- Grev Jakob af Halland : Morten Staugaard, basse
- Ærkedegn Jens Grand : Simon Duus, baryton-basse
- Arved Bengtsen : Mathias Monrad Møller, ténor
- Le Héraut : Teit Kanstrup, baryton
Direction : Michael Schønwandt
Orchestre : Det Kongelige Kapel (Orchestre royal danois) ; Chœur de l’Opéra royal danois
Langue : danois
Particularité :
Captation de la production mise en scène par Amy Lane et Kasper Holten en 2019, première présentation de l’œuvre sur la scène du nouvel Opéra de Copenhague à Holmen. Près de trente ans après sa version Chandos, Michael Schønwandt, ancien directeur musical du Théâtre royal, livre une lecture nettement plus dramatique et sombre, portée par l’élan du direct et par le plus ancien orchestre du monde (fondé en 1448). La critique a salué l’Aase lumineuse de Sofie Elkjær Jensen, à la diction limpide, ainsi que le Stig puissant de Johan Reuter et l’Ingeborg de Sine Bundgaard (prix Reumert 2020), mais s’est montrée plus réservée sur le roi Éric de Peter Lodahl, vocalement tendu, et sur le Rane parfois instable de Gert Henning-Jensen. Le coffret, publié avec un texte de Henrik Engelbrecht et le livret complet traduit en anglais, s’impose comme la référence théâtrale de l’opéra.
Postérité :
Considéré comme le grand opéra national danois du XIXe siècle, avec la Maskarade de Carl Nielsen pour le siècle suivant, Drot og marsk n’a jamais quitté le répertoire du Théâtre royal de Copenhague, qui en fête la centième en 1922 et la 184e sur l’Ancienne Scène en 1974. Rompant avec la découpe en numéros fermés, l’œuvre propose un flux continu de scènes où l’orchestre participe pleinement au drame, influencée par les évolutions allemandes, italiennes et françaises malgré les réticences de Heise envers Wagner, et imprégnée du ton des ballades médiévales. Hors du Danemark, elle reste rare : trois représentations à Stuttgart en 1906, puis quelques reprises danoises — concerts au Tivoli (1983), Den Jyske Opera d’Aarhus (1984 et 2000-2001), film télévisé (1988) et production de Kasper Holten et Amy Lane à l’Opéra de Copenhague (2019).

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