Format :
- Mélodrame en un acte, en neuf tableaux (déclamation parlée et chœur sur accompagnement orchestral continu, sans chant soliste).
- Musique : Jewstignej Ipatowitsch Fomin (Evstigneï Fomine)
- Texte : Iakov Kniajnine
- Langue : russe
Création :
1792, théâtre de la cour, Saint-Pétersbourg, avec le grand acteur tragique Ivan Dmitrievski dans le rôle d’Orphée (une seconde création eut lieu à Moscou le 5 février 1795, avec Piotr Plavilchtchikov).
Formé à l’Académie des Beaux-Arts de Saint-Pétersbourg puis, à partir de 1782, à Bologne auprès de Padre Martini et Stanislao Mattei, Fomin revint en Russie en 1785 et enseigna à l’école de théâtre impériale. Sur un texte que le dramaturge Iakov Kniajnine avait conçu selon le modèle du mélodrame théorisé par Jean-Jacques Rousseau — une alternance et une fusion de la déclamation théâtrale et de la musique d’orchestre —, Fomin composa vers 1791-1792 cette partition sombre et concentrée, digne d’une tragédie dont l’auteur du livret, mort en janvier 1791, ne put voir représentée. La création à Saint-Pétersbourg fut un triomphe, salué en particulier pour l’interprétation de Dmitrievski.
Livret :
Kniajnine reprend le mythe antique d’Orphée et Eurydice dans un texte entièrement parlé, sans vers chantés, conçu pour dialoguer avec une partition purement instrumentale (et un bref chœur masculin à l’unisson figurant la voix prophétique de l’oracle). Fomin organise l’ouvrage en neuf tableaux disposés en miroir : les sections impaires énoncent les décrets divins et les lois inflexibles du destin, tandis que les sections paires portent le développement du drame humain et l’appel à la compassion du spectateur. Le musicologue Evgueni Levachov a comparé la rigueur de ces proportions et la charge symbolique de l’ouvrage à celles d’un temple grec.
Intrigue :
- Acte unique : Orphée se lamente devant les portes des Enfers, où la mort d’Eurydice, mordue par un serpent, l’a conduit. Une voix prophétique lui annonce que Pluton lui rendra son épouse s’il parvient, par son chant et sa lyre, à fléchir les puissances infernales. Les Furies surgissent ; touchées par la plainte d’Orphée sur la séparation qui le déchire, elles cèdent, mais la voix pose une condition absolue : pour ne pas la perdre une seconde fois et pour toujours, Orphée ne doit pas regarder Eurydice avant d’avoir atteint la lumière du jour. Comme les Furies ramènent Eurydice, Orphée s’efforce de détourner les yeux ; mais, cédant à la passion malgré les supplications de son épouse pour qu’il se hâte, il se retourne et l’étreint. Les Furies referment aussitôt l’abîme sur Eurydice. La voix prophétique condamne Orphée à survivre à son geste, portant seul le poids de ce châtiment plutôt que de rejoindre la morte, et un tourbillonnant Danza delle furie referme l’ouvrage.
Enregistrement(s) :

Wilhelm Keitel — 2000
Format : Intégrale (1 CD)
Label : Arte Nova Classics
Référence : 74321 84433 2
Année d’enregistrement : 2000.
Distribution :
- Orphée (récitant) : Anatolij Kot
- Eurydice (récitante) : Liudmilla Sidarkevich
- Voix prophétique : Landesjugendchor Baden-Württemberg
Direction : Wilhelm Keitel
Orchestre : European Festival Orchestra
Chœur : Landesjugendchor Baden-Württemberg (Chœur de jeunes du Bade-Wurtemberg)
Langue : russe
Particularité :
Publié dans la collection au petit prix d’Arte Nova, cet enregistrement reste l’un des rares documents discographiques disponibles hors de Russie pour cette œuvre fondatrice, quasiment inconnue en Occident. Wilhelm Keitel, qui dirige ici son European Festival Orchestra habituellement associé à un répertoire de raretés, confie la voix de l’oracle à un chœur de jeunes plutôt qu’à un chœur d’opéra professionnel, ce qui donne à ces interventions une couleur blanche et presque rituelle en accord avec l’esthétique archaïsante voulue par Fomin. Les parties déclamées d’Orphée et d’Eurydice, ici confiées à des acteurs russophones, restituent la dimension théâtrale du mélodrame, genre hybride que cette parution contribue à faire connaître au disque.
Postérité :
Après le succès de sa création, l’œuvre fut progressivement dénaturée par l’ajout, sur certaines scènes comme celle du théâtre de Cheremetev, d’une fin heureuse qui trahissait la noirceur voulue par Kniajnine et Fomin, avant de sombrer dans un oubli de plus de quatre-vingts ans. Redécouverte par la Société d’art et de littérature de Moscou en 1903, puis remontée à Moscou en 1947 et à Leningrad en 1953 à la faveur de la redécouverte soviétique du patrimoine musical du XVIIIe siècle, elle est aujourd’hui considérée comme l’un des jalons fondateurs du théâtre lyrique russe, annonçant par son intensité dramatique et sa maîtrise orchestrale les grandes œuvres de Glinka.

Laisser un commentaire