Format :
- Opéra-comique en trois actes (à dialogues parlés à l’origine ; dotée en 1855 de récitatifs chantés composés par Franz Lachner pour les scènes allemandes, récitatifs repris dans la version italienne popularisée au XXe siècle).
- Musique : Luigi Cherubini.
- Livret : François-Benoît Hoffman (1760-1828), d’après la Médée de Pierre Corneille (1635) et, en amont, celle d’Euripide.
- Langue : Français à l’origine ; italien dans la version à récitatifs (traduction et adaptation de Carlo Zangarini) popularisée par Maria Callas.
Création :
13 mars 1797, au Théâtre Feydeau, à Paris.
Cherubini a trente-six ans et s’est imposé, depuis Lodoïska (1791) et Éliza (1794), comme le compositeur le plus rigoureux de la scène parisienne post-révolutionnaire, admiré pour la puissance dramatique de son orchestre et la sévérité de son écriture chorale. Médée pousse à son sommet cette esthétique de la tragédie en musique : déclamation tendue, harmonies audacieuses, usage quasi symphonique de l’orchestre au service d’une violence psychologique inédite sur une scène d’opéra-comique. L’ouvrage impressionnera durablement Beethoven, qui le tenait pour l’un des plus grands opéras de son temps, et laissera une empreinte visible chez Weber et jusque dans le grand opéra romantique français.
Livret :
Hoffman resserre la tragédie de Corneille — elle-même héritière d’Euripide et de Sénèque — sur les dernières heures du mythe : arrivée à Corinthe où Jason, l’ayant abandonnée, s’apprête à épouser Dircé (Glaucé), fille du roi Créon. Point de prologue ni de récit des origines : le livret entre directement dans l’engrenage de la vengeance, resserrant l’action sur une seule journée à la manière des unités classiques. Écrit sous le Directoire, quelques années après la Terreur, dans un climat où la violence politique récente irrigue la sensibilité du public, le texte de Hoffman fait de Médée une figure autant magicienne archaïque que femme bafouée, dont la fureur, loin d’être surnaturelle, naît d’un chagrin et d’un orgueil intimement humains. L’ouvrage fut créé avec des dialogues parlés, dans la tradition de l’opéra-comique ; c’est seulement pour une reprise allemande de 1855 que le chef Franz Lachner composa les récitatifs chantés qui permirent à l’œuvre de circuler comme un « grand opéra » à l’italienne — c’est cette version, traduite et remaniée au XXe siècle, que Callas a rendue célèbre.
Intrigue :
- Acte I : Dans le palais de Créon, à Corinthe, Dircé (Glaucé), fille du roi, s’apprête à épouser Jason mais redoute la vengeance de Médée, mère répudiée de ses enfants. Jason offre à Dircé la Toison d’or, jadis conquise grâce à Médée. Celle-ci fait irruption au milieu des réjouissances, exige le retour de son époux et de ses enfants, et jure que Dircé ne sera jamais l’épouse de Jason. Restée seule avec lui, elle lui rappelle tout ce qu’elle a sacrifié pour son amour ; Jason la repousse avec froideur et célèbre par avance sa nuit de noces, précipitant en elle une fureur meurtrière.
- Acte II : Sommée de quitter Corinthe sous peine de mort, Médée refuse de fuir et obtient de Créon un dernier jour pour embrasser ses enfants. Restée seule, elle comprend que, n’ayant nul moyen de frapper Jason lui-même, ses enfants seront l’instrument de sa vengeance. Elle charge sa servante Néris de porter à Dircé, en présent de noces, un diadème et une robe empoisonnés.
- Acte III : Devant le temple, Médée, un instant bouleversée à la vue de ses enfants, refoule sa pitié. Des cris annoncent l’agonie de Dircé, foudroyée par le poison. Poursuivie par les gardes, Médée entraîne ses fils dans le temple ; elle en ressort seule, un poignard sanglant à la main, et proclame sa vengeance accomplie avant de disparaître dans l’incendie du sanctuaire.
Enregistrement(s)

Leonard Bernstein — 1953
Format : Live, CD (2 disques) — remastérisation Warner Classics
Label : EMI / Warner Classics
Référence : Warner Classics « Callas Live Remastered » 5679092
Année d’enregistrement : 10 décembre 1953, Teatro alla Scala, Milan (captation live)
Distribution :
- Medea : Maria Callas, soprano
- Glauce : Maria Luisa Nache, soprano
- Neris : Fedora Barbieri, mezzo-soprano
- Giasone : Gino Penno, ténor
- Creonte : Giuseppe Modesti, basse
Direction : Leonard Bernstein
Orchestre : Orchestre et Chœur du Teatro alla Scala de Milan
Langue : Italien (version à récitatifs)
Particularité :
Bernstein, appelé en catastrophe pour remplacer Victor de Sabata souffrant, aurait appris la partition en cinq jours avant la première : circonstance qui n’entame en rien l’incandescence de la soirée, saluée comme l’une des plus électrisantes captations lyriques du siècle. Le report de tension entre la fosse et le plateau, la battue nerveuse et théâtrale du chef, portent une Callas au sommet de ses moyens vocaux, dans une lecture d’une violence dramatique rarement égalée. La remastérisation Warner a sensiblement amélioré un son de radiodiffusion d’origine limité, sans en effacer entièrement les stigmates techniques.
Tullio Serafin — 1957
Format : Studio, CD (2 disques) — remastérisation Warner Classics
Label : EMI / Warner Classics
Référence : EMI 5 66435-2 (rééd. Warner Classics « Callas Remastered »)
Année d’enregistrement : Septembre 1957, Teatro alla Scala, Milan (enregistrement de studio)
Distribution :
- Medea : Maria Callas, soprano
- Glauce : Renata Scotto, soprano
- Neris : Miriam Pirazzini, mezzo-soprano
- Giasone : Mirto Picchi, ténor
- Creonte : Giuseppe Modesti, basse
Direction : Tullio Serafin
Orchestre : Orchestre et Chœur du Teatro alla Scala de Milan
Langue : Italien (version à récitatifs)
Particularité :
Gravée en studio quatre ans après le live milanais, cette version bénéficie d’une prise de son autrement plus soignée et d’une battue de Serafin plus classique, presque austère, en retrait de la tension du concert. Callas, alors engagée dans un rythme de captation harassant, y livre une Médée moins électrique mais d’une plainte intérieure d’une grande intensité, magnifiée par une diction et un sens du mot inégalés. La jeune Renata Scotto, à l’aube de sa carrière, campe une Glauce d’une fraîcheur touchante. Longtemps considérée comme la version de référence au disque avant l’irruption des captations live.
Lamberto Gardelli — 1977
Format : Studio, 3 LP / CD (2 disques)
Label : Hungaroton
Référence : Hungaroton SLPX 11904-06 (rééd. CD HCD 11904-05)
Année d’enregistrement : 1977, Budapest
Distribution :
- Medea : Sylvia Sass, soprano
- Glauce : Magda Kalmár, soprano
- Neris : Klára Takács, mezzo-soprano
- Giasone : Veriano Luchetti, ténor
- Creonte : Kolos Kováts, basse
Direction : Lamberto Gardelli
Orchestre : Orchestre symphonique et Chœur de la Radio-Télévision hongroise
Langue : Italien (version à récitatifs)
Particularité :
Intégrale en studio qui s’affranchit totalement de l’ombre de Callas, cette version révèle en Sylvia Sass une Médée d’un tempérament flamboyant : registre grave charnu, aigus lancés jusqu’au si bémol avec une aisance rare, usage expressif du portamento qui rappelle la grande tradition vériste. Face à elle, le Jason de Veriano Luchetti impose une autorité vocale plus affirmée que ses devanciers discographiques, tandis que la direction de Gardelli, élégante et flamboyante, tire le meilleur d’un orchestre budapestois en pleine forme, malgré une Glauce (Kalmár) au timbre parfois acidulé et un Créon (Kováts) en retrait. Prise de son excellente pour l’époque, qui a longtemps fait de cette version l’alternative la plus recommandable aux gravures milanaises.
Carlo Rizzi — 2022
Format : Live (retransmission « Live in HD » ; vidéo disponible sur Met Opera on Demand)
Label : The Metropolitan Opera
Référence : Pas de référence de catalogue (diffusion en streaming)
Année d’enregistrement : 22 octobre 2022, Metropolitan Opera, Lincoln Center, New York (représentation publique)
Distribution :
- Medea : Sondra Radvanovsky, soprano
- Glauce : Janai Brugger, soprano
- Neris : Ekaterina Gubanova, mezzo-soprano
- Giasone : Matthew Polenzani, ténor
- Creonte : Michele Pertusi, basse
Direction : Carlo Rizzi
Orchestre : Orchestre et Chœur du Metropolitan Opera
Langue : Italien (version à récitatifs de Franz Lachner, traduction de Carlo Zangarini)
Particularité :
Captée lors de la première apparition de l’œuvre au Metropolitan Opera, dans la mise en scène de David McVicar, cette version prolonge la tradition « callassienne » de la version italienne avec une Médée d’une intensité dramatique remarquable : Sondra Radvanovsky, soprano d’une rare largeur de registre, en fait un rôle de tragédienne totale, aux couleurs sombres et aux aigus lancés sans retenue, quitte à laisser entendre çà et là quelques notes au bord de la rupture. Matthew Polenzani campe un Giasone chaleureux et nuancé, loin du simple séducteur veule, Ekaterina Gubanova est une Neris au legato fluide et à la tendresse touchante, tandis que Janai Brugger (Glauce) et Michele Pertusi (Creonte) assurent honnêtement leurs partis. Carlo Rizzi soigne les basses de l’orchestre et obtient de l’Orchestre du Met un jeu d’une grande cohésion. Seule captation récente de référence pour une distribution américaine de premier plan, avec la dimension du direct, ses risques et son énergie.
Postérité :
Médée connut un succès mitigé à sa création — la partition exigeante et le dénouement sans rédemption déconcertèrent un public d’opéra-comique — avant de gagner l’Allemagne, où elle influença profondément Beethoven, Weber et Wagner ; elle y circula surtout, à partir du milieu du XIXe siècle, dans la version à récitatifs de Franz Lachner. Tombée en désuétude en France au XXe siècle, l’œuvre doit sa résurrection mondiale à Maria Callas, qui l’imposa à partir de 1953 dans la traduction italienne, en fit l’un des rôles-titres de sa légende scénique et discographique, et la hissa au rang de sommet du répertoire tragique. Dans son sillage, la partition attira les plus grandes voix dramatiques — Gwyneth Jones, Leyla Gencer, Sylvia Sass — avant qu’un mouvement de retour aux sources, porté ces dernières décennies par des chefs comme John Eliot Gardiner, Christophe Rousset ou Laurence Equilbey, ne restitue à l’ouvrage sa forme originelle française, dialogues parlés et tessitures d’origine, redonnant à Cherubini toute sa place de trait d’union entre Gluck et le grand opéra romantique. Aujourd’hui jouée aussi bien dans sa version italienne « à la Callas » que dans sa version française retrouvée, Médée demeure l’un des rôles les plus redoutés et les plus convoités du répertoire pour soprano dramatique.




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