Format :
- Singspiel — souvent qualifié d’« opéra héroïque » — en trois actes, avec dialogues parlés ; ouvrage typique du genre de l’opéra à sauvetage.
- Musique : Luigi Cherubini.
- Livret : Joseph Sonnleithner (1766-1835), secrétaire des théâtres impériaux de Vienne et librettiste de la Leonore de Beethoven, d’après le mélodrame Les Mines de Pologne de René-Charles Guilbert de Pixerécourt (1803).
- Langue : Allemand à la création ; l’ouvrage circula aussi dans une version italienne (Luigi Prividali), retenue par l’enregistrement ci-dessous.
Création :
25 février 1806, au Theater am Kärntnertor de Vienne, devant l’empereur François II.
Cherubini a quarante-cinq ans. Commandé en avril 1805 par la direction du Hofoper, l’ouvrage l’amène dans une Vienne bouleversée : il y arrive à l’été, assiste à l’entrée des troupes de Napoléon après Austerlitz, et travaille dans une ville occupée. Ce séjour est l’un des sommets de sa vie d’artiste. Haydn, vieillissant, l’accueille avec effusion ; Beethoven, qui tient le Florentin pour le plus grand compositeur dramatique vivant, suit la genèse de l’ouvrage de près — et pour cause : Faniska est créée entre la Leonore de 1805 et sa refonte de mars 1806, sur un livret du même Sonnleithner et selon la même dramaturgie du sauvetage conjugal. Les deux plus grands musiciens de l’époque saluèrent la partition avec enthousiasme. Le public viennois, lui, ne lui donna qu’un succès de saison, et l’ouvrage ne s’installa jamais au répertoire.
Livret :
Sonnleithner adapte un mélodrame à succès de Pixerécourt, le maître du genre au boulevard parisien, dont l’action se situe dans une Pologne de convention — souterrains, mines, château fort, tyran local. Le schéma est celui de Lodoïska, dont Faniska apparaît comme le décalque quinze ans plus tard : une héroïne enlevée par un potentat épris de sa beauté, un mari qui la délivre au terme d’un assaut, un couple de serviteurs bienveillants pour alléger le drame. Une différence, pourtant, et elle est décisive : l’héroïne est ici une mère, dont l’enfant est captive avec elle — supplément de pathos qui rapproche l’ouvrage de Fidelio tout en l’en distinguant, puisque c’est l’épouse qui subit et l’époux qui sauve. Cherubini y investit tout son talent mélodique, et la comparaison avec Lodoïska montre un métier considérablement mûri : ensembles élargis, écriture orchestrale d’une richesse de détail constante, scène de prison d’une intensité qui explique l’admiration de Beethoven.
Intrigue :
- Acte I : Le comte Zamoski, seigneur polonais, a fait enlever Faniska, épouse du comte Rasinski, ainsi que sa petite fille Edwige, et les retient dans son château. Il lui déclare sa passion et lui annonce que son mari est mort ; Faniska refuse avec horreur. Son âme damnée Oranski conduit l’intrigue, tandis que les serviteurs Rasno et Moska, apitoyés, prennent secrètement le parti de la captive.
- Acte II : Rasinski, vivant, s’est introduit dans la place pour délivrer sa femme et son enfant ; démasqué, il est précipité dans les souterrains de la forteresse. Grande scène de prison : les époux se retrouvent dans les ténèbres, et Faniska, pour sauver les siens, feint de céder au tyran. Rasno et Moska risquent leur vie pour porter secours aux prisonniers.
- Acte III : Zamoski, mis au pied du mur, s’apprête à supprimer ses otages lorsque les troupes de Rasinski donnent l’assaut au château. Le tyran est tué, Oranski capturé et livré à la justice ; la famille réunie et les serviteurs fidèles célèbrent la fidélité conjugale dans un chœur triomphal.
Enregistrement(s)

Łukasz Borowicz — 2021
Format : CD (2 disques), captation en concert
Label : DUX Recording Producers (avec le soutien du ministère polonais de la Culture, dans le cadre d’un programme de l’Institut Adam Mickiewicz)
Référence : DUX 1694-1695
Année d’enregistrement : 20 octobre 2020, Philharmonie nationale de Varsovie — création polonaise de l’ouvrage lors du 24e Festival de Pâques Ludwig van Beethoven, reporté à l’automne en raison de la pandémie ; publication en 2021
Distribution :
- Faniska : Natalia Rubiś, soprano
- Rasinski : Krystian Adam, ténor
- Zamoski : Robert Gierlach, baryton-basse
- Edwige : Katarzyna Belkius, soprano
- Oranski : Tomasz Rak, baryton
- Moska : Justyna Ołów, mezzo-soprano
- Rasno : Piotr Kalina, ténor
- Avec Bartosz Gorzkowski, Damian Żebrowski, Michał Bączyk et Robert Iwankiewicz
Direction : Łukasz Borowicz
Orchestre : Orchestre philharmonique de Poznań et Chœur de chambre de Poznań
Langue : Italien (version de Luigi Prividali)
Particularité :
Łukasz Borowicz s’est fait une spécialité de l’exhumation des opéras oubliés, et ce concert annuel du Festival Beethoven de Varsovie en est devenu le laboratoire. Le choix de Faniska n’a rien d’arbitraire : sujet polonais, ouvrage créé quelques semaines avant la seconde Leonore, sur un livret du même auteur — la confrontation avec le projet beethovénien est le véritable sujet du disque. Le chef y déploie une lecture d’une légèreté et d’une transparence remarquables, qu’il maîtrise de bout en bout et anime d’une infinité de détails : dans une partition aussi imaginative, aussi étroitement soudée au drame, cela compte beaucoup, et c’est l’orchestre de Poznań, superbement conduit, qui emporte l’adhésion. Le plateau, entièrement polonais, est plus inégal. Robert Gierlach s’y détache nettement : voix de baryton-basse pleine et mordante, Zamoski d’une noirceur redoutable, il est le vrai centre de gravité de la soirée. Natalia Rubiś aborde le rôle-titre avec sensibilité et une ligne bien conduite, mais la longue tessiture — singulièrement dans la grande scène de prison — la trouve à la limite de ses moyens ; Krystian Adam reste un Rasinski un peu pâle, et Piotr Kalina force son Rasno. Le choix de la version italienne éloigne du Singspiel viennois d’origine, et l’édition ne comporte pas de livret. Il reste que c’est la seule intégrale disponible d’un ouvrage que l’on n’avait plus guère entendu depuis le Congrès de Vienne — et que la direction de Borowicz suffirait à recommander.
Postérité :
Faniska occupe une place singulière dans l’histoire : celle d’un chaînon que tout le monde cite et que presque personne n’entend. Sa création s’inscrit au cœur exact du moment où Vienne s’interroge sur l’opéra de sauvetage — genre né en France dans la fournaise révolutionnaire, dont Cherubini avait donné les modèles avec Lodoïska (1791) et Les Deux Journées (1800), et dont Beethoven cherche alors la forme définitive. Haydn et Beethoven applaudirent l’ouvrage ; Beethoven, qui possédait la partition des Deux Journées et vénérait son auteur, n’a pu rester indifférent à cette scène de prison créée trois semaines avant qu’il ne remanie sa propre Leonore. Et pourtant, malgré ce parrainage, Faniska disparut avec la mode dont elle procédait : la chute de l’Empire emporta l’opéra à sauvetage, Cherubini se tourna vers la musique sacrée et la direction du Conservatoire, et son catalogue lyrique sombra tout entier. Les résurrections modernes se comptent : une reprise à Vienne dans les années 1970, quelques concerts, puis cette création polonaise de 2020 qui, la première, a permis d’entendre l’œuvre en entier au disque. Il est temps, dit-on désormais, de réévaluer cet ouvrage d’esprit postrévolutionnaire à la lumière du projet beethovénien — car c’est peut-être là, plus encore que dans Médée, que se mesure ce que le XIXe siècle allemand doit au Florentin de Paris.

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