Format :
- Opéra (tragédie lyrique avec ballets) en trois actes.
- Musique : Luigi Cherubini.
- Livret : Étienne de Jouy (1764-1846), librettiste attitré de Spontini, d’après le roman Gonzalve de Cordoue de Jean-Pierre Claris de Florian (1791) — et non, contrairement à une erreur tenace encore reproduite par le New Grove, d’après la nouvelle de Chateaubriand.
- Langue : Français.
Création :
6 avril 1813, à l’Académie impériale de musique (salle de la rue de Richelieu), Paris, en présence de Napoléon et de Marie-Louise.
Cherubini a cinquante-deux ans. Depuis quinze ans, sa carrière lyrique française s’est enlisée : l’Empereur, qui lui préférait Paisiello, ne l’aimait pas, et le compositeur, découragé, s’était retiré en 1808 chez le prince de Chimay où il avait écrit sa Messe en fa. Les Abencérages marquent sa rentrée et sa réponse à Spontini, dont La Vestale (1807) et Fernand Cortez (1809) avaient conquis la scène impériale sur des livrets du même Étienne de Jouy. Cherubini y adopte donc les armes du rival — sujet historique, couleur exotique, grands finales à masses chorales, ballets intégrés — tout en conservant sa rigueur d’écriture et sa science d’orchestrateur. L’ouvrage tint une vingtaine de représentations, puis la campagne de Russie, la chute de l’Empire et le changement de goût l’emportèrent. Ce sera son avant-dernier opéra ; il faudra attendre vingt ans et Ali Baba (1833) pour le revoir à l’affiche de l’Opéra.
Livret :
Jouy transporte l’action dans la Grenade du XVe siècle finissant, où deux clans maures se déchirent : les Abencérages, dont le héros Almanzor défend le royaume contre les Espagnols, et les Zégris, conduits par le vizir Alémar. Sur ce canevas de guerre civile se greffe une idylle contrariée — une sorte de Roméo et Juliette mauresque — et un ressort juridique implacable : la loi de Grenade punit de mort le chef qui laisse prendre l’étendard royal. Le librettiste multiplie les ingrédients qui feront le grand opéra romantique : conflit politique, couleur locale espagnole et orientale, tournoi, jugement solennel, champion masqué, ballets spectaculaires. Cherubini répond par une partition somptueusement orchestrée où la finesse du dosage des timbres — la partie de violon solo, les interventions de basson, le duo du troubadour avec la harpe — le dispute au monumental. La critique moderne a relevé l’anachronisme d’une œuvre qui, en 1813, semble parfois vouloir ranimer les mânes de la tragédie lyrique du siècle précédent ; mais dans les grands finales, notamment le sextuor avec chœur du premier acte et le quatuor avec chœur du second, on retrouve le Cherubini de la grande époque, et l’on entend distinctement s’annoncer Guillaume Tell.
Intrigue :
- Acte I : Dans les jardins de l’Alhambra, la cour de Grenade célèbre Almanzor, chef des Abencérages, à qui l’on confie l’étendard du royaume et la main de Noraïme. Les réjouissances déploient la chanson strophique du Troubadour et le ballet des Folies d’Espagne. Mais le vizir Alémar, chef du clan rival des Zégris, jure la perte du héros, et la rivalité des deux tribus éclate au grand finale, sextuor avec chœur d’une puissance retrouvée.
- Acte II : Almanzor a vaincu les Espagnols, mais l’étendard confié à sa garde a disparu — dérobé par les hommes d’Alémar. La loi martiale est sans appel : le chef qui perd l’étendard doit périr. Almanzor prend congé des murs de Grenade dans l’air célèbre Suspendez à ces murs, puis, jugé devant la cour assemblée, se voit condamné ; le quatuor avec chœur qui referme l’acte, au traitement mélodique d’une hardiesse étonnante, est l’un des sommets de la partition.
- Acte III : La sentence de mort est commuée en exil et en déshonneur. Noraïme, désespérée, plaide en vain. Selon l’usage, l’accusé peut être défendu par un champion : un chevalier masqué se présente, terrasse Alémar en combat singulier et démasque sa trahison. C’est Gonzalve de Cordoue, le capitaine espagnol dont Almanzor avait jadis épargné la vie. Réhabilité, le héros épouse Noraïme au milieu de l’allégresse générale et d’une suite de danses.
Enregistrement(s)

György Vashegyi — 2022
Format : Livre-disque, 3 CD (140 pages), 2 h 49
Label : Bru Zane Label, collection « Opéra français », volume 34
Référence : BZ 1050
Année d’enregistrement : 7 au 9 mars 2022, Béla Bartók National Concert Hall du Müpa, Budapest, à l’occasion de la création hongroise donnée en version de concert ; coproduction Palazzetto Bru Zane, Müpa Budapest et Orfeo Music Foundation, éditions musicales du Palazzetto Bru Zane
Distribution :
- Almanzor : Edgaras Montvidas, ténor
- Noraïme : Anaïs Constans, soprano
- Alémar : Thomas Dolié, baryton
- Gonzalve / Le Troubadour : Artavazd Sargsyan, ténor
- Kaled : Philippe-Nicolas Martin, baryton
- Alamir : Tomislav Lavoie, baryton-basse
- Abdérame : Douglas Williams, baryton-basse
- Octaïr / Le Héraut d’armes : Lóránt Najbauer, baryton
- Égilone : Ágnes Pintér, soprano
Direction : György Vashegyi
Orchestre : Orfeo Orchestra et Purcell Choir (instruments d’époque)
Langue : Français
Particularité :
Une exhumation au sens plein : la partition était pratiquement introuvable — il fallait consulter l’édition originale —, et le Palazzetto Bru Zane a profité de l’entreprise pour en publier enfin une édition moderne. C’est la première véritable intégrale de l’ouvrage, ballets et suite de danses finale compris, là où les rares résurrections antérieures n’en donnaient que des versions tronquées. Le choix des instruments historiques est décisif : il restitue l’équilibre et le format sonores d’origine, la crudité des cuivres, l’acidité des bois, et révèle un Cherubini orchestrateur d’une subtilité que les exécutions modernes avaient toujours épaissie. Vashegyi, venu du baroque français et collaborateur de longue date du Centre de musique baroque de Versailles, mène la soirée d’une main de maître en laissant chacun se distinguer — le violon solo, les bassons, la harpe du troubadour. Edgaras Montvidas déploie dans Almanzor un ténor lyrique clair et vaillant, dont le Suspendez à ces murs soutient la comparaison avec la tradition française du rôle ; Anaïs Constans affronte avec crânerie une Noraïme redoutablement tendue ; Thomas Dolié compose un Alémar d’une noirceur onctueuse, et Artavazd Sargsyan, timbre pincé et ornements agiles, fait du Troubadour un moment de charme pur. Le Purcell Choir, brillant aux sopranos, chaleureux aux contraltos, donne aux finales l’ampleur requise. Le livre qui accompagne les disques — études de Dratwicki, González Arévalo et Jean Mongrédien, reprise des comptes rendus du Mercure de France d’avril 1813 — en fait un document de référence.
Postérité :
De cet opéra, il n’était longtemps resté qu’un air : Suspendez à ces murs, cheval de bataille des ténors lyriques français, de Georges Thill à Guy Chauvet dans les années 1960, puis Roberto Alagna dans un récital de 2003 — l’arbre cachant une forêt que nul n’allait plus visiter. Les rares tentatives de résurrection tiennent en deux lignes : une version abrégée et chantée en italien au Mai musical florentin en 1957 sous la direction de Carlo Maria Giulini, qui doit sans doute sa survie à la présence de la légendaire Anita Cerquetti en Noraïme, et une exécution en français à la RAI de Milan en 1975. L’enregistrement Bru Zane de 2022 change la donne, en rendant enfin l’ouvrage audible dans son intégralité et lisible dans une édition disponible. Sa place historique s’en trouve précisée : entre La Vestale de Spontini et Guillaume Tell de Rossini, Les Abencérages constituent l’un des chaînons manquants du grand opéra historique français, avec leur Espagne mauresque, leurs foules, leurs procès et leurs ballets. Œuvre de transition, inégale, tiraillée entre la rigueur classique d’un homme formé au XVIIIe siècle et les séductions d’un genre naissant, elle vaut aujourd’hui autant par ce qu’elle annonce que par ce qu’elle accomplit — et par ces quelques pages, finales du premier et du deuxième acte, où l’auteur de Médée se retrouve tout entier.
Étiquettes :
Luigi Cherubini, Étienne de Jouy, Jean-Pierre Claris de Florian, György Vashegyi, Edgaras Montvidas, Anaïs Constans, Thomas Dolié, Artavazd Sargsyan, Philippe-Nicolas Martin, Tomislav Lavoie, Douglas Williams, Lóránt Najbauer, Ágnes Pintér, Orfeo Orchestra, Purcell Choir, Palazzetto Bru Zane

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