Format :
- Roman musical en quatre actes et cinq tableaux.
- Musique : Gustave Charpentier.
- Livret : Gustave Charpentier lui-même, qui revendiquait la paternité entière du texte — même si l’on a longtemps prêté au poète Saint-Pol-Roux une part dans la rédaction des scènes du couronnement de la Muse.
- Langue : Français.
Création :
2 février 1900, à l’Opéra-Comique (salle Favart), Paris, sous la direction d’André Messager, dans la mise en scène d’Albert Carré, avec Marthe Rioton (Louise), Adolphe Maréchal (Julien), Lucien Fugère (le Père) et Blanche Deschamps-Jéhin (la Mère).
Charpentier a quarante ans. Fils d’ouvrier boulanger né à Dieuze en Lorraine, élevé à Tourcoing où il travailla en filature avant d’entrer au Conservatoire dans la classe de Massenet, Prix de Rome 1887, il avait fait sensation avec ses Impressions d’Italie (1890) et la symphonie-drame La Vie du poète. Louise, commencée à la Villa Médicis et achevée sur la butte Montmartre entre 1889 et 1896, refusée puis finalement acceptée par Albert Carré, réunit tout ce qui l’a formé : le lyrisme de Massenet, la technique du leitmotiv héritée de Wagner, et une ambition proprement zolienne — porter à la scène lyrique le peuple des ateliers, des chiffonniers et des mansardes. Le succès fut immédiat et durable : la centième représentation fut atteinte en un an, et l’ouvrage devint le plus grand triomphe de l’Opéra-Comique du XXe siècle.
Livret :
Charpentier a voulu un « roman musical » plutôt qu’un opéra : le mot dit assez la filiation avec le naturalisme littéraire, avec Zola et les Rougon-Macquart, dont l’auteur transpose la matière sociale dans une forme lyrique. L’intrigue est mince — une jeune couturière quitte les siens pour un poète de Montmartre — mais elle porte une charge idéologique explicite : le droit de la jeune fille à disposer d’elle-même, le conflit entre la morale ouvrière et l’aspiration à la liberté, la ville enfin comme puissance active. Car le véritable protagoniste est Paris, présent dans les cris des marchands des quatre-saisons, la lumière des réverbères, la rumeur des ateliers, et personnifié dans la figure ambiguë du Noctambule, « le Plaisir de Paris », qui reparaît au troisième acte en Pape des Fous. Le texte mêle argot des rues et effusion symboliste, réalisme documentaire et allégorie carnavalesque — mélange que la critique de 1900 jugea tantôt génial, tantôt suspect. Charpentier, socialiste militant, fonda dans la foulée l’œuvre de Mimi Pinson, qui offrait aux midinettes parisiennes des places de théâtre et un enseignement musical gratuit : Louise n’était pas pour lui un simple ouvrage, mais un manifeste.
Intrigue :
- Acte I : Un logement ouvrier parisien, un soir d’avril. Du balcon voisin, le jeune poète Julien lance à Louise un hymne à la joie et à la liberté qui est aussi une déclaration : il a écrit une seconde fois aux parents pour demander sa main, et si l’on refuse, elle devra tenir sa promesse de s’enfuir. La Mère, rentrant du marché, surprend les amants, raille cruellement le poète et gifle sa fille. Le Père rentre du travail, harassé, la lettre à la main ; le repas se prend en silence puis dans l’aigreur. Plus conciliant, il persuade Louise qu’elle est trop jeune pour savoir ce qui lui convient et lui demande de lire le journal : à la lumière de la lampe, la petite lit un article sur l’éclat du printemps parisien, et la ville entre pour la première fois dans la maison.
- Acte II : Premier tableau — Au petit matin, devant l’atelier de couture de Montmartre, Paris s’éveille : chiffonnière, balayeuse, laitière, marchands de carottes, de cresson, de mouron, gardiens de la paix. Un noctambule en habit et cape noire se dit « le Plaisir de Paris », mission de rendre la joie à ceux qui l’ont perdue ; un vieux chiffonnier le maudit, l’accusant d’avoir jadis enlevé sa fille. Julien vient donner une sérénade parodique avec ses amis bohèmes, puis attend Louise, chaperonnée par sa mère. Resté seul avec elle, il plaide avec éloquence : elle est femme désormais, elle a un droit égal au bonheur. À demi convaincue, Louise promet, puis se réfugie dans l’atelier. Second tableau — Les couturières jacassent sous l’œil de la Première et raillent le silence de Louise, qu’elles devinent amoureuse. Julien revient chanter sous les fenêtres ; d’abord ravies, les ouvrières le huent. Louise se lève, prétexte un malaise et s’enfuit : par la fenêtre, les rieuses la découvrent au bras du poète.
- Acte III : Dans une maisonnette au faîte de la butte, un jardin domine tout Paris. Au crépuscule, Louise chante son bonheur — Depuis le jour où je me suis donnée —, puis les amants entonnent un duo exalté où l’amour et la ville se confondent. Les voisins envahissent la scène, décorent les maisons de lanternes et de guirlandes, et couronnent Louise « Muse de Montmartre » dans une cérémonie bouffonne présidée par le Noctambule devenu Pape des Fous. La fête se brise net sur l’apparition de la Mère, figure noire et tragique : elle ne vient pas faire de scandale, mais le Père est mourant et seule le sauverait la joie de revoir sa fille. À contrecœur, Louise accepte de rentrer quelques jours.
- Acte IV : Chez les parents, Louise coud près de la fenêtre ; le Père, brisé par la maladie, se plaint amèrement de l’ingratitude de l’enfant à qui il a tout sacrifié et maudit celui qui lui a volé sa seule joie. Le soir venu, il la prend sur ses genoux comme une petite fille et lui chante la vieille berceuse d’autrefois, la suppliant de rester à jamais. Louise se dégage, s’exalte, réclame l’amour et la liberté auxquels elle a droit, et appelle Paris à son secours. Fou de rage, le Père ouvre la porte et la chasse ; elle s’enfuit. À peine revenu à lui, il la rappelle en vain, titube jusqu’à la fenêtre et, brandissant le poing vers la silhouette de la ville, hurle : « Ô Paris ! »
Enregistrement(s)

Jean Fournet — 1956
Format : 3 LP à l’origine, réédité en CD (3 disques), env. 2 h 49
Label : Philips
Référence : A 00.360/361/362 L (édition originale)
Année d’enregistrement : Juin 1956, Paris, avec les forces du Théâtre national de l’Opéra-Comique
Distribution :
- Louise : Berthe Monmart, soprano
- Julien : André Laroze, ténor
- La Mère : Solange Michel, mezzo-soprano
- Le Père : Louis Musy, baryton
- Irma : Andréa Guiot
- Élise : Georgette Spanellys
- Camille / la Plieuse : Jacqueline Cauchard
- Blanche / le Gavroche : Germaine Chellet
- Gertrude / la Balayeuse : Jeannine Collard
- Madeleine / la Chiffonnière : Andrée Gabriel
- Marguerite / la Glaneuse : Raymonde Notti-Pagès
- Avec Gérard Serkoyan, Jacques Mars, Louis Rialland, Pierre Giannotti, Henri Bedex, Pauline Salmona, Marthe Serres
Direction : Jean Fournet
Orchestre : Orchestre et Chœurs du Théâtre national de l’Opéra-Comique (chef de chœur : Marcel Picheran)
Langue : Français
Particularité :
Voici l’ouvrage capté chez lui, par la maison qui l’avait créé et qui le jouait encore chaque saison : la troupe de la salle Favart au grand complet, avec ses seconds rôles innombrables — une trentaine de personnages parlants ou chantants — tenus par des artistes qui les avaient sur les planches. Cette familiarité s’entend partout : dans l’aisance du parlando, dans l’accent parisien des cris de marchands, dans cette manière très particulière de faire sonner la prosodie de Charpentier sans jamais l’alourdir. Jean Fournet, chef d’une élégance et d’une précision exemplaires dans ce répertoire, tient d’une main sûre les vastes tableaux de foule du deuxième acte et du couronnement de la Muse, où l’ouvrage risque toujours de se dissoudre. Berthe Monmart, alors titulaire du rôle à l’Opéra-Comique, offre une Louise fraîche et charnue, au « Depuis le jour » d’une simplicité touchante ; Louis Musy compose un Père d’une humanité déchirante, monument de diction française ; Solange Michel donne à la Mère l’aigreur et la dureté requises sans caricature. L’enregistrement, couronné du Grand Prix du disque, fut réalisé quelques mois après la mort du compositeur, survenue le 18 février 1956 à quatre-vingt-quinze ans : c’est le témoignage d’une tradition d’interprétation directement issue de lui, et il demeure à ce titre irremplaçable.
Georges Prêtre — 1976
Format : CD (3 disques)
Label : CBS, aujourd’hui Sony Classical (collection « The Sony Opera House »)
Référence : 88697526312
Année d’enregistrement : Janvier 1976, EMI Abbey Road Studios, Londres ; direction artistique de Paul Myers, ingénieurs du son Robert Gooch et Mike Ross-Trevor
Distribution :
- Louise : Ileana Cotrubas, soprano
- Julien : Plácido Domingo, ténor
- Le Père : Gabriel Bacquier, baryton
- La Mère : Jane Berbié, mezzo-soprano
- Le Noctambule / le Pape des Fous : Michel Sénéchal, ténor
- Irma : Lyliane Guitton
- Camille : Éliane Manchet
- Blanche : Lesley Reid — Marguerite : Joyce Jarvis — Gertrude : Shirley Minty — Madeleine : Antonia Butler — Suzanne : Maryetta Midgley — Élise et la Glaneuse : Lynda Richardson
- La Plieuse, le Gavroche et la Grainière : Patricia Clark — la Laitière : Margaret Cable — la Première : Meriel Dickinson — le Chiffonnier : John Noble — le Bricoleur et le Marchand de cresson : Leslie Fyson
Direction : Georges Prêtre
Orchestre : New Philharmonia Orchestra et Ambrosian Opera Chorus (chef de chœur : John McCarthy)
Langue : Français
Particularité :
Tout oppose cette version à la précédente, et c’est ce qui en fait la valeur. Là où Fournet offrait une troupe, Prêtre réunit un plateau international de stars ; là où l’Opéra-Comique donnait la vérité du quotidien, Abbey Road apporte l’ampleur symphonique et une prise de son spectaculaire, qui déploie les tableaux parisiens comme une fresque. Georges Prêtre, coloriste-né, tire du New Philharmonia des sonorités somptueuses et assume pleinement la parenté de la partition avec Debussy et Puccini — le prélude du troisième acte, le duo Ainsi tout enfant a le droit y prennent une largeur inouïe. Ileana Cotrubas est une Louise idéale : voix fruitée, français soigné, fragilité qui se mue en révolte, et un Depuis le jour parmi les plus purs de la discographie. Plácido Domingo, en pleine gloire, donne à Julien une chaleur et une générosité vocales qui compensent une prononciation moins idiomatique. Mais le luxe suprême est du côté des rôles français : Gabriel Bacquier, Père écrasé de fatigue et de tendresse, dont la berceuse du quatrième acte serre la gorge ; Jane Berbié, mère acide et vraie ; et Michel Sénéchal, Noctambule d’une insinuante étrangeté, qui rappelle que ce personnage tient autant du diable que du bonimenteur. Version de référence pour la beauté sonore, à écouter en regard de celle de 1956 pour l’authenticité de style.
Postérité :
Peu d’ouvrages ont connu succès aussi foudroyant et destin aussi solitaire. Louise franchit la barre des cent représentations en un an, dépassa le millier salle Favart, s’exporta dans le monde entier et fit la fortune de plusieurs carrières — Mary Garden, propulsée en pleine série de 1900 lorsqu’elle remplaça Marthe Rioton en cours de représentation, y trouva son premier triomphe ; Ninon Vallin en grava en 1935 une version abrégée sous la direction d’Eugène Bigot et la supervision du compositeur ; Grace Moore la porta à l’écran en 1939 sous la caméra d’Abel Gance, Charpentier veillant lui-même à la réalisation musicale. L’air Depuis le jour quitta l’ouvrage pour devenir un passage obligé du récital, de Melba et Farrar à Victoria de los Ángeles, Beverly Sills ou Renée Fleming. Mais son auteur ne sut jamais donner de suite : Julien ou la Vie du poète (1913), qui reprenait le personnage, fut un échec sans appel, et Charpentier, survivant plus de quarante ans à ce naufrage, mourut en 1956 sans avoir rien ajouté d’essentiel à sa gloire d’un soir. Aujourd’hui, l’ouvrage se donne plus rarement qu’il ne le mériterait — le naturalisme social a vieilli, les tableaux de foule coûtent cher, et la génération de chanteurs capables d’en tenir les trente rôles s’est raréfiée. Il reste pourtant le grand roman lyrique de Paris, le chaînon manquant entre La Bohème et Pelléas, et l’un des rares opéras où une femme revendique, en toutes lettres, le droit d’être libre.


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