Format :
- Opéra-comique en trois actes.
- Musique : Emmanuel Chabrier.
- Livret : Émile de Najac et Paul Burani, d’après la comédie homonyme de François Ancelot (1836) ; dialogues parlés remaniés par Jean Richepin pour la reprise de 1929, dans une refonte dramaturgique d’Albert Carré.
- Langue : Français.
Création :
18 mai 1887, à l’Opéra-Comique (deuxième salle Favart), Paris.
Chabrier a quarante-six ans. Ancien fonctionnaire du ministère de l’Intérieur devenu compositeur sur le tard, foudroyé par Tristan à Munich en 1879, chef des chœurs auprès de Lamoureux, il vient de donner España (1883) et Gwendoline (Bruxelles, 1886), drame wagnérisant qui n’avait convaincu qu’à moitié. Avec Le Roi malgré lui, il revient à la veine bouffe de L’Étoile (1877) mais avec une science orchestrale et une audace harmonique entièrement nouvelles — il confiera à Lecocq que la partition est bien mieux orchestrée que celle de Gwendoline. Le destin s’acharna : après trois représentations, dans la nuit du 25 mai 1887, la salle Favart fut détruite par un incendie, emportant décors et matériel. L’ouvrage ne s’en est jamais tout à fait remis.
Livret :
Najac et Burani adaptent une comédie de 1836 de François Ancelot, elle-même bâtie sur un épisode authentique : l’élection, en 1573, du duc d’Anjou — futur Henri III — au trône de Pologne, et son couronnement à Cracovie en 1574, avant sa fuite précipitée pour reprendre la couronne de France. Le sujet est celui d’un roi qui ne veut pas régner et conspire contre lui-même : ressort de vaudeville dont les librettistes tirent une mécanique de quiproquos si dense que la critique n’a jamais cessé de la juger confuse. Chabrier lui-même s’en plaignit, et les révisions successives — celle de Jean Richepin et d’Albert Carré en 1929 notamment — tentèrent d’en clarifier l’action sans jamais faire l’unanimité. Il reste que ce livret embrouillé a suscité une partition d’une invention constante, où le compositeur pastiche à l’occasion les vastes scènes de conjuration du grand opéra à la française — on songe aux Huguenots — tout en y glissant des enchaînements harmoniques qui ne doivent rien à personne. Ravel, qui tenait l’ouvrage pour capital, affirmait qu’il aurait préféré l’avoir écrit plutôt que la Tétralogie, et voyait dans sa création la date où l’harmonie française avait changé de direction ; il proposa d’ailleurs, en 1929, de réorchestrer la Fête polonaise — offre déclinée.
Intrigue :
- Acte I : Cracovie, 1574. À la veille d’être couronné roi de Pologne, Henri de Valois se morfond et regrette la France ; ses gentilshommes partagent son ennui, sauf le comte de Nangis, épris d’une jeune esclave, Minka. Une aubaine se présente : le palatin Laski et sa nièce Alexina fomentent une conspiration contre le roi élu. Ravi, Henri s’y mêle en se faisant passer pour Nangis disgracié, contraignant son ami à endosser l’identité royale et le chambellan Fritelli — Italien couard, époux d’Alexina — à couvrir la supercherie.
- Acte II : Au bal du palatin, Henri retrouve Alexina, la Polonaise qu’il avait séduite incognito lors de l’étape vénitienne de son voyage, et qui n’est autre que la femme de Fritelli : de leur affrontement naît le duo Oui, je vous hais et sa fameuse Barcarolle. Henri s’emploie à faire réussir le complot contre sa propre personne, malgré la lâcheté de Fritelli et la loyauté de Minka, qui veut retenir les Français en Pologne. Il attise le patriotisme des conjurés, aide à la capture du faux roi — c’est-à-dire de Nangis, qui prend une posture si royale que Laski somme Henri de l’assassiner. Mais Minka fait fuir celui qu’elle croit désormais souverain.
- Acte III : Dans une auberge de la frontière, Henri prépare son départ, ravi de céder le trône à l’archiduc d’Autriche. C’est compter sans Alexina, qui entend garder son amant français. Fritelli annonce brutalement que Nangis a tué le roi Henri de Valois : Minka croit son amoureux mort, Alexina croit le sien en péril et veut fuir avec lui. Nangis reparaît sain et sauf et fait rattraper son prétendu assassin. Les masques tombent devant la cour : la conjuration a échoué, l’archiduc s’est désisté, et Henri, acclamé, se retrouve roi malgré lui — tandis que Minka retrouve son Nangis.
Enregistrement(s)

Charles Dutoit — 1984
Format : CD (2 disques)
Label : Erato (coproduction Radio France)
Référence : 2292-45792-2
Année d’enregistrement : 1984, studio, Paris ; prise de son de Michel Lepage, direction artistique de Guy Chesnais, texte de présentation d’Harry Halbreich
Distribution :
- Henri de Valois : Gino Quilico, baryton
- Minka : Barbara Hendricks, soprano
- Alexina : Isabel Garcisanz, soprano
- Le comte de Nangis : Peter Jeffes, ténor
- Le duc de Fritelli : Jean-Philippe Lafont, baryton
- Le comte Albert de Laski : Chris de Moor, basse
- Villequier : Malcolm Walker
- Un soldat : Patrick Vilet
Direction : Charles Dutoit
Orchestre : Nouvel Orchestre Philharmonique de Radio France et Chœurs de Radio France (chef de chœur : Jacques Jouineau)
Langue : Français
Particularité :
Longtemps seule version de studio disponible, cette gravure a fait office de référence unique pendant un quart de siècle et demeure la porte d’entrée obligée dans l’ouvrage. Dutoit y déploie exactement les qualités qu’on lui connaît dans le répertoire français : clarté des plans, souplesse rythmique, couleurs franches — la Fête polonaise et la Danse slave y ont une allure irrésistible —, et il obtient des chœurs de Radio France une précision qui rend justice aux immenses ensembles de conjuration, sommets de la partition. Barbara Hendricks trouve en Minka un emploi idéal, fraîcheur de timbre et légèreté intactes dans la Chanson tzigane ; Jean-Philippe Lafont campe un Fritelli truculent dès ses couplets Le Polonais est triste et grave. Deux réserves, souvent formulées : Isabel Garcisanz, appelée au dernier moment pour remplacer une défection, n’a pu approfondir le rôle d’Alexina, et la prononciation de certains solistes, correcte sans être idiomatique, n’a pas la saveur des grands francophones de tradition. Surtout, le disque supprime intégralement les dialogues parlés — parti pris compréhensible au vu de leur confusion, mais qui prive l’auditeur des articulations de l’intrigue et fait se succéder les numéros sans respiration dramatique. Il reste l’essentiel : trois heures de musique parmi les plus inventives du XIXe siècle français, servies avec panache.
Postérité :
L’incendie de la salle Favart, huit jours après la création, a fixé pour un siècle la légende d’un chef-d’œuvre maudit. La reprise de 1929 à l’Opéra-Comique, dans la version remaniée par Albert Carré et Jean Richepin, permit à la partition de retrouver un public et à Ravel de manifester une admiration qui ne s’est jamais démentie : Le Roi malgré lui est l’un des maillons décisifs entre Chabrier et la génération de Ravel, Satie, Poulenc et Stravinsky, tous sensibles à cette manière d’enchaîner les accords contre toute logique d’école et de faire du raffinement harmonique un ressort comique. L’ouvrage n’en est pas moins resté marginal : quelques diffusions radiophoniques mémorables — celle de la RTF en 1969 sous Pierre-Michel Le Conte, celle de la BBC en 1973 avec Michel Trempont —, la gravure Dutoit en 1984, une production au Bard SummerScape en 2012 sous la direction de Leon Botstein, et le retour périodique de l’œuvre salle Favart, chaque fois salué comme une redécouverte. Face à L’Étoile, plus immédiatement séduisante et mieux servie par son livret, Le Roi malgré lui souffre encore d’une action que nul remaniement n’a su débrouiller. Mais pour la richesse de son écriture orchestrale, l’invention de ses ensembles et l’audace de son langage, c’est bien lui que la postérité tient pour le véritable chef-d’œuvre lyrique de Chabrier.

Laisser un commentaire