Format :
- Tragédie lyrique en 3 actes, avec divertissements réglés par Pierre Gardel.
- Musique : Charles-Simon Catel (1773-1830) — son premier ouvrage lyrique.
- Livret : Philippe Desriaux (né en 1758), d’après la tragédie de Voltaire créée en 1748.
- Langue : Français.
Création :
14 floréal an X — 4 mai 1802, au Théâtre de la République et des Arts (Opéra de Paris), avec des décors de Charles Percier, Jean-Thomas Thibault et Pierre-François-Léonard Fontaine, peints par Moench, et des costumes de Jean-Simon Berthélémy. Une reprise avec changements eut lieu le 16 brumaire an XII.
Catel a vingt-neuf ans et jouit déjà d’une considérable autorité institutionnelle : formé auprès de Gossec, associé aux grandes cérémonies musicales de la Révolution, il enseigne au Conservatoire dont il publie la même année 1802 le Traité d’harmonie, ouvrage qui fera loi pendant des décennies. Cette position de théoricien officiel lui vaudra autant d’ennemis au parterre que d’amis dans la fosse, et pèsera lourdement sur l’accueil réservé à ses débuts dramatiques. Musicalement, Sémiramis se tient exactement à la charnière : elle doit encore beaucoup à la tragédie lyrique héritée de Gluck et du XVIIIe siècle, mais son ampleur chorale, son goût du spectacle et son coloris orchestral annoncent déjà le grand opéra romantique. Il faudra attendre 1810 et le triomphe des Bayadères — succès comparable à celui de La Vestale, et que Berlioz saluera à son arrivée à Paris — pour que l’Opéra lui redonne sa chance.
Livret :
Philippe Desriaux adapte la Sémiramis de Voltaire (1748), dans ce mouvement de retour aux sources classiques si caractéristique de l’époque consulaire. Mais le choix de situer l’action en Orient participe d’une rupture avec la tradition qui privilégiait jusque-là les sujets gréco-romains — rupture engagée l’année précédente par Les Mystères d’Isis et, quelques années plus tôt, par la Nephté de Lemoyne. À cet exotisme s’ajoute une dimension surnaturelle assumée, l’ombre de Ninus surgissant de son tombeau : deux écarts à la norme que la critique sanctionna sévèrement dès le lendemain de la première. Le sujet lui-même avait connu une longue fortune lyrique — tout le XVIIIe siècle s’était appuyé sur la Semiramide riconosciuta de Métastase (1729) —, mais c’est Graun qui, en 1754, semble avoir le premier tiré parti du drame voltairien, et Catel qui signe le premier opéra français d’après celui-ci ; Gossec avait bien entrepris au début des années 1780 une Nitocris à l’intrigue étonnamment voisine, jamais achevée ni jouée. Fidèle aux bienséances de la tragédie classique, Desriaux ménage les grandes scènes à spectacle que le public réclamait, mais s’interdit certaines confrontations dramatiques que Rossini, vingt ans plus tard, saura exploiter tout autrement.
Intrigue :
- Acte I — Babylone, l’Euphrate traversé par un pont, le palais de Sémiramis à droite, le siège de la reine à gauche : La reine de Babylone, qui règne depuis la mort de son époux Ninus, s’apprête à désigner celui qui partagera son trône. Le prince Assur, complice du crime par lequel Ninus a jadis péri, escompte ce choix ; mais Sémiramis s’est éprise du jeune et victorieux Arzace, qu’elle ignore être son propre fils, sauvé et élevé loin de la cour. Arzace aime pour sa part la princesse Azéma. Le grand prêtre Oroès veille sur un secret qu’il est seul à connaître.
- Acte II — Une salle du palais, le trône au centre : Au moment où la reine proclame son choix devant la cour assemblée, l’ombre de Ninus se manifeste et interrompt la cérémonie, réclamant vengeance. La terreur s’empare de l’assistance. Assur, se sentant menacé, resserre ses intrigues, tandis qu’Arzace, désigné malgré lui, reçoit d’Oroès la révélation de sa naissance et de la mission qui lui incombe : venger son père.
- Acte III — Les jardins de Sémiramis, le tombeau de Ninus à droite : La nuit, tous convergent vers le mausolée. Arzace y descend pour frapper le meurtrier ; dans l’obscurité, c’est sa mère qu’il atteint. Sémiramis expire en pardonnant à son fils, Assur est livré au châtiment, et Arzace hérite d’un trône payé du prix le plus lourd — dénouement où Desriaux suit Voltaire tout en le pliant aux exigences chorales et spectaculaires de l’Opéra.
Enregistrement(s)

Hervé Niquet — 2012
Format : CD (2 disques — 35’19 et 70’02)
Label : Glossa, pour le Palazzetto Bru Zane — Centre de musique romantique française
Référence : GCD 921625
Année d’enregistrement : Captation du concert du 25 juillet 2011, Opéra Berlioz / Le Corum, Montpellier, dans le cadre du Festival de Radio France et Montpellier Languedoc-Roussillon ; parution 2012
Distribution :
- Sémiramis : Maria Riccarda Wesseling (mezzo-soprano)
- Azéma : Gabrielle Philiponet (soprano)
- Arzace : Mathias Vidal (ténor)
- Assur : Nicolas Courjal (basse)
- Oroès : Andrew Foster-Williams (basse)
- Cédar : Nicolas Maire (ténor)
Direction : Hervé Niquet
Orchestre : Chœur et Orchestre du Concert Spirituel
Langue : Français
Particularité :
Coproduction du Palazzetto Bru Zane, de l’Opéra Orchestre national Montpellier et du Festival de Radio France, cette gravure s’inscrit dans la collection « Opéra français » que le centre vénitien consacre méthodiquement à l’exhumation du répertoire lyrique français du XIXe siècle. Hervé Niquet et Le Concert Spirituel, dont on connaît le goût pour les effectifs monumentaux et les couleurs franches, servent idéalement une partition qui vaut d’abord par son orchestre : Catel y est un coloriste brillant, prompt aux effets instrumentaux inédits, et les grandes machines chorales du deuxième acte trouvent ici toute leur envergure. La distribution restitue un point d’histoire décisif : Catel avait écrit le rôle-titre pour mezzo-soprano, chose presque neuve à l’époque, et l’administration de l’Opéra l’avait attribué contre son gré à sa première soprano, Maillard, qui ne put en venir à bout et se retira après quelques représentations. Maria Riccarda Wesseling rend au personnage sa tessiture d’origine et sa densité tragique ; face à elle, Nicolas Courjal campe un Assur d’une noirceur redoutable, Mathias Vidal apporte à Arzace l’élégance de style et la vaillance qu’exige la déclamation française, et Andrew Foster-Williams donne à Oroès l’autorité sacerdotale voulue. Prise sur le vif, la captation conserve la tension d’un concert unique. Il s’agit à ce jour de la seule version disponible.
Postérité :
L’échec de 1802 tient moins à la partition qu’aux circonstances. Les contemporains eux-mêmes l’ont reconnu : dans une époque de haines violentes, Catel avait de fidèles amis parmi les artistes et les musiciens de l’orchestre, mais de nombreux ennemis au parterre, et l’hostilité qui accueillit l’ouvrage sanctionnait la position officielle du théoricien autant que la musique du compositeur. S’y ajoutèrent les critiques contre l’exotisme et le merveilleux du livret, et les difficultés d’une distribution mal ajustée. Les décors, eux, furent unanimement admirés. Huit années s’écoulèrent avant que l’Opéra ne rouvre ses portes à Catel, qui prit sa revanche avec Les Bayadères. Sémiramis occupe pourtant une place singulière dans l’histoire du genre : dernière tragédie lyrique de facture ancienne autant que première esquisse du grand opéra à venir, elle documente ce moment de bascule où la déclamation héritée de Gluck cède à l’orchestre et au chœur la conduite du drame. On se gardera de la comparer à la Semiramide de Rossini (1823), dont le livret suit une tout autre dramaturgie : la comparaison instructive serait plutôt avec La Vestale de Spontini (1807), qui reprendra cinq ans plus tard, et avec quel succès, les ingrédients que Catel avait rassemblés trop tôt. Restée sans reprise pendant deux siècles, l’œuvre ne doit sa résurrection qu’au travail du Palazzetto Bru Zane, dont l’étude en ligne et cette gravure constituent désormais l’unique porte d’accès.

Laisser un commentaire