Format :
- Tragedia — opéra en un prologue et 5 actes, entrecoupé des Ballets d’Hercule amoureux composés par Jean-Baptiste Lully.
- Musique : Francesco Cavalli (1602-1676).
- Livret : l’abbé Francesco Buti, d’après Les Trachiniennes de Sophocle et le neuvième livre des Métamorphoses d’Ovide.
- Langue : Italien.
Création :
7 février 1662, à Paris, dans la salle des Machines du palais des Tuileries, édifiée pour l’occasion par l’architecte Gaspare Vigarani.
Cavalli a près de soixante ans et règne alors sans rival sur la scène vénitienne, où il a inventé, à la suite de Monteverdi dont il fut le collaborateur à Saint-Marc, la formule même de l’opéra public : arioso souple, alternance du tragique et du bouffon, lamenti d’une intensité inégalée. C’est cette réputation qui décide Mazarin à le faire venir en France pour couronner musicalement le mariage de Louis XIV et de Marie-Thérèse d’Autriche. Mais entre les noces royales de Saint-Jean-de-Luz, le 7 juin 1660, et la création, vingt mois s’écoulent : le chantier de la salle prend du retard, Mazarin meurt en mars 1661, et lorsque le rideau se lève enfin, la reine est enceinte et le contexte politique a changé. Cavalli, contraint de composer pour un orchestre à la française, d’accueillir les ballets du jeune Lully et de subir une acoustique désastreuse, quittera Paris meurtri par cet échec, jurant de ne plus écrire pour le théâtre.
Livret :
Le texte fut confié à Francesco Buti, abbé italien établi à Paris, spécialiste du genre et fin connaisseur des usages de la cour de France — il avait déjà fourni les livrets de l’Orfeo de Luigi Rossi. Sa source est double : les Trachiniennes de Sophocle, pour la fable de la tunique empoisonnée, et le neuvième livre des Métamorphoses d’Ovide, pour l’apothéose finale du héros. Mais l’essentiel est ailleurs : tout l’ouvrage fonctionne comme une allégorie transparente du mariage royal. Hercule, vainqueur des monstres, c’est le jeune Louis XIV pacificateur ; le prologue, où la Lune et le Tibre convoquent les fleuves et les planètes, célèbre la paix des Pyrénées et l’union des deux couronnes ; l’apothéose conclusive, où le héros épouse la Beauté sous l’égide de Junon réconciliée, transfigure les noces terrestres en emblème cosmique. Buti n’hésite pas pour autant à charger son Hercule de traits fort peu flatteurs — époux infidèle, père tyrannique, meurtrier du père de celle qu’il convoite —, ambiguïté qui fait aujourd’hui tout le sel de l’ouvrage et devait passablement embarrasser ses commanditaires.
Intrigue :
- Prologue : Cinthia, la Lune, et le Tibre, entourés des fleuves et des planètes, chantent la gloire de la Maison de France et l’union des jeunes souverains.
- Acte I : Dans un bois, Hercule se lamente : vainqueur de tant de monstres, il est terrassé par son amour pour Iole, la fiancée de son propre fils Hyllus — et il a jadis tué Eutyre, le père de la jeune femme. Vénus lui promet son appui et la reddition d’Iole. Mais Junon, protectrice du mariage, a tout entendu : elle s’indigne qu’Hercule, déjà époux de Déjanire, prétende à cette conquête.
- Acte II : Les amours contrariées d’Iole et d’Hyllus se heurtent à la volonté paternelle. Déjanire pressent sa disgrâce, Licas commente en valet lucide, et les puissances divines se rangent en deux camps : Vénus pour la passion, Junon pour la foi conjugale.
- Acte III : Pasithée, épouse du Sommeil, endort le héros. Junon arme alors Iole pour le tuer, mais Hyllus s’interpose et détourne le coup. Hercule s’éveille, aperçoit son fils l’arme à la main et se méprend : il le condamne à la détention et exile Déjanire.
- Acte IV : Hyllus prisonnier reçoit un message d’Iole : elle se sacrifiera pour le sauver. Il veut mourir et se jette à la mer, mais Neptune le secourt. Dans une nécropole, Déjanire vient chercher la sépulture ; survient un cortège funèbre où Iole invoque l’ombre de son père et le supplie de lui pardonner d’épouser son assassin. C’est alors que Licas suggère aux deux femmes de recourir à la tunique imprégnée du sang du centaure Nessus, jadis offerte à Déjanire comme un philtre d’amour.
- Acte V : Aux Enfers, l’ombre d’Eutyre rassemble celles des victimes d’Hercule — Clérique, Laomédon, Bussiride. Pendant ce temps, le héros s’apprête à épouser Iole, qui lui offre la tunique. À peine l’a-t-il revêtue qu’elle l’embrase et le consume. Junon apaisée accueille alors Hercule dans l’Olympe, où il épouse la Beauté, tandis qu’Iole et Hyllus sont enfin réunis.
Enregistrement(s)

Michel Corboz — 1981
Format : CD (3 disques — 57’35, 53’16 et 54’30 ; report ADD d’un enregistrement analogique)
Label : Erato
Référence : 0630-12980-2 (édition originale Erato Classics SNC, Paris, 1981)
Année d’enregistrement : 1981, à Londres, dans le prolongement des productions de l’English Bach Festival
Distribution :
- Ercole : Ulrik Cold (basse)
- Giunone : Yvonne Minton (mezzo-soprano)
- Jole : Felicity Palmer (soprano)
- Dejanira : Patricia Miller (mezzo-soprano)
- Hyllo : Keith Lewis (ténor)
- Licco : Riccardo Cassinelli (ténor)
- Venere / Bellezza : Colette Alliot-Lugaz (soprano)
- Tevere / Nettuno : John Tomlinson (basse)
- Laomedonte : Michael Goldthorpe (ténor)
- Ombra d’Eutyro : Malcolm King (basse)
- Mercurio : Michel Corboz
- Elena : Eiddwen Harrhy (soprano)
- Cinthia : Marilyn Hill Smith (soprano)
- Pasithea : Rosemary Hardy (soprano)
- Il Paggio : Agnès de Crouzat (soprano)
- Trio : Rosemary Hardy, Kerry Brown, Andrew King
- Les trois Grâces : Ann Mackay, Judith Rees, Kerry Brown
Direction : Michel Corboz
Orchestre : English Bach Festival Chorus & Baroque Orchestra
Langue : Italien
Particularité :
Cette gravure fut longtemps la seule accessible d’un ouvrage réputé injouable, et elle conserve à ce titre une valeur historique considérable. Elle procède de l’aventure de l’English Bach Festival, structure londonienne qui, sous l’impulsion de Lina Lalandi, s’était donné pour mission de remonter les grands ouvrages baroques oubliés. Michel Corboz, chef suisse alors au sommet de sa réputation monteverdienne, y apporte cette clarté de conduite et ce sens des équilibres choraux qui font sa signature — sans souscrire pour autant à l’orthodoxie organologique que la génération suivante imposera. On y entend le baroque tel qu’on le concevait au tournant des années 1980 : effectifs consistants, continuo nourri, tempos amples, un lyrisme assumé qui privilégie la ligne sur l’articulation rhétorique. La distribution vaut à elle seule le détour, tant elle réunit d’artistes en pleine ascension : Felicity Palmer en Iole d’une intelligence rare, Yvonne Minton en Junon souveraine, et un tout jeune John Tomlinson dans la double partie du Tibre et de Neptune. Ulrik Cold prête à Hercule une basse plus noble que brutale, choix qui adoucit peut-être l’ambiguïté du personnage. Curiosité savoureuse : Michel Corboz s’attribue lui-même le rôle de Mercure. Les versions dirigées depuis par Ivor Bolton, Raphaël Pichon ou Leonardo García Alarcón ont apporté d’autres lumières, plus tranchantes et plus historiquement informées, mais aucune n’a effacé le mérite pionnier de celle-ci.
Postérité :
Ercole amante fut un échec, et Cavalli en garda l’amertume jusqu’à sa mort. Les causes en sont connues : une salle immense où les voix se perdaient, un public français rétif à cinq heures de récitatif italien, et surtout des ballets de Lully qui ravirent la cour — le roi y dansa lui-même — et éclipsèrent la partition qu’ils étaient censés servir. L’ouvrage ne fut jamais repris ; Cavalli rentra à Venise et se consacra désormais à la musique sacrée. Le paradoxe est cruel : cette commande destinée à imposer l’opéra italien en France produisit l’effet exactement inverse, en révélant au public parisien un jeune Florentin naturalisé qui allait bâtir sur ses ruines la tragédie lyrique française. Il fallut attendre 1980 pour que l’œuvre reparaisse sur une scène, à Lyon, et les deux dernières décennies pour qu’elle s’installe véritablement au répertoire : production Pichon à l’Opéra-Comique en 2019, avec les marionnettes de Valérie Lesort et Christian Hecq, reprise à Versailles, nouvelle production dijonnaise sous la direction de Leonardo García Alarcón. On y voit désormais ce que le XVIIe siècle n’avait pas su y entendre : une partition d’une richesse expressive stupéfiante, où le lamento de Déjanire et les scènes infernales du cinquième acte comptent parmi les plus belles pages du théâtre lyrique vénitien, et où l’ironie de Buti sur les infidélités d’un héros-roi prend aujourd’hui une saveur que la cour de 1662 n’était pas en mesure de goûter.

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