Format :
- Melodramma semiserio en 2 actes.
- Musique : Ramón Carnicer (1789-1855).
- Livret : Felice Romani (1788-1865), texte écrit en 1824 pour Carlo Evasio Soliva et repris tel quel par Carnicer cinq ans plus tard.
- Langue : Italien.
Création :
11 février 1829, au Teatro del Príncipe de Madrid.
Carnicer a trente-neuf ans et vient de rentrer d’un exil politique en Angleterre qui l’avait éloigné de la scène espagnole. Formé à Barcelone puis devenu l’un des piliers de la vie lyrique de la péninsule — il dirigera les principaux théâtres de Barcelone et de Madrid, y montant les grands titres du répertoire international —, il s’était déjà fait connaître par une série d’ouvrages italiens dont Adele di Lusignano et Don Giovanni Tenorio. La critique espagnole lui a décerné le surnom, un peu commode mais parlant, de « Rossini espagnol », pour la verve mélodique, la vivacité rythmique et le brillant orchestral qui le caractérisent. Elena e Malvina marque son premier grand succès madrilène et ce que les musicologues tiennent aujourd’hui pour sa première œuvre de pleine maturité : belcanto rossinien et donizettien assimilé sans provincialisme, avec ce grain de gracejo espagnol qui affleure jusque dans les danses — le finale adopte un tempo di polacca — et une écriture de concertants qui, dit-on volontiers, annonce déjà Verdi.
Livret :
Le texte est signé Felice Romani, le plus grand librettiste italien de sa génération, auteur de Norma, de La sonnambula et de L’elisir d’amore. Il l’avait écrit pour Carlo Evasio Soliva, dont l’Elena e Malvina fut créée à la Scala au printemps 1824 avec Teresa Belloc en Malvina et Filippo Galli en Sir Donaldo ; Francesco Schira le remettra en musique pour la même scène en 1832. La matière relève de cette anglomanie ossianique et gothique qui déferle alors sur l’Europe dans le sillage du Fingal de Macpherson et des romans de Walter Scott : le nom même de Malvina vient du cycle ossianique, et l’atmosphère écossaise, brumeuse et féodale, évoque irrésistiblement La donna del lago. Romani y assemble les ingrédients les plus efficaces du drame romantique — décor gothique, trahison amoureuse, bigamie, procès, et ce pardon final magnanime qui sauve l’ouvrage du dénouement tragique et le range dans la catégorie du semiserio —, avec en contrepoint la figure comique de Patrizio, héritière directe des basses buffe rossiniennes.
Intrigue :
- Acte I : En Écosse. Malvina Artur a jadis recueilli et soigné dans son château un jeune Anglais, Sir Enrico Sommerset, qu’elle a épousé — avant qu’il ne l’abandonne pour contracter de secondes noces avec Elena, fille du gouverneur Sir Donaldo. L’acte s’ouvre sur le lever du jour et l’agitation d’une chasse ; l’orage éclate, et Sir Enrico reparaît. Le grand trio qui réunit Malvina, Patrizio et le coupable met en place tout le nœud dramatique. Elena, de son côté, s’inquiète de l’absence de son mari, tandis que Malvina se retrouve confrontée à Sir Donaldo dans un duo tendu — elle est appelée à comparaître devant le juge. Le finale, d’un dramatisme appuyé et servi par des chœurs spectaculaires, précipite la confrontation générale : le bigame n’a plus de défense.
- Acte II : Sir Donaldo, en gouverneur inflexible, exige que sa fille abandonne le traître ; Elena, portant ses enfants, implore la clémence. Sir Enrico s’échappe du château, poursuivi par les villageois et les montagnards, avant de retrouver son ami Sir Eduino dans une scène introduite par un long solo de violoncelle. Vient alors le sommet de l’ouvrage : le duo des deux femmes, Elena aux pieds de sa rivale. Contre la volonté de tous, Malvina s’empare de la pièce à conviction — le papier signé qui accable Sir Enrico — et la déchire. Ayant sauvé celui qui l’avait trahie, elle repart pour son pays sur une dernière page en tempo de polonaise, laissant à ce pardon la valeur d’un dénouement moral.
Enregistrement(s)

Guillermo García Calvo — 2022
Format : CD (3 disques)
Label : Sello discográfico OCNE (distribution Sony Music), en coproduction avec l’Instituto Complutense de Ciencias Musicales
Référence : Non confirmée par les sources consultées
Année d’enregistrement : Captation du concert du 14 mai 2016, Auditorio Nacional de Música, Madrid ; parution le 11 novembre 2022
Distribution :
- Malvina : Raquel Lojendio (soprano)
- Elena : Clara Mouriz (mezzo-soprano)
- Sir Enrico Sommerset, Sir Donaldo, Sir Eduino, Patrizio : Gustavo Peña (ténor), Juan Antonio Sanabria (ténor), Josep Miquel Ramón (baryton), Javier Franco (baryton) — l’attribution nominative des rôles masculins n’est pas détaillée par l’éditeur
- Solo de violoncelle (acte II) : Miguel Jiménez
Direction : Guillermo García Calvo
Orchestre : Orquesta y Coro Nacionales de España
Langue : Italien
Particularité :
Première mondiale au disque, et véritable acte de restitution patrimoniale : la partition a été reconstituée au terme d’une enquête menée par les musicologues María Encina Cortizo et Ramón Sobrino, dans le cadre du programme de récupération du patrimoine musical espagnol de l’ICCMU. La captation immortalise le concert du 14 mai 2016 qui vit l’ouvrage reparaître pour la première fois depuis le XIXe siècle — un jalon reconnu comme tel dans la redécouverte de Carnicer. Un choix éditorial est à signaler : les récitatifs secs ont été omis, ce qui resserre l’écoute sur les numéros clos, mais prive l’auditeur du liant dramatique et fait de ce disque un objet de concert plutôt qu’une restitution intégrale. Guillermo García Calvo, chef madrilène familier tant du répertoire lyrique espagnol que du grand répertoire international, imprime à l’ensemble une énergie mordante et met en valeur une orchestration d’une richesse que l’on n’attendait pas de ce compositeur — bois abondamment sollicités, cors, couleurs de danse. Le couple vocal domine sans conteste : Raquel Lojendio et Clara Mouriz possèdent l’une et l’autre le timbre, la colorature et l’art de l’ornement qu’exige une écriture taillée pour les meilleurs chanteurs de 1829, et leur duo du second acte constitue le sommet de la gravure. Les voix masculines, plus inégales, oscillent entre le correct et le remarquable. Les chœurs, eux, emportent l’adhésion dans les deux finales.
Postérité :
Le succès madrilène de 1829 n’a pas suffi à inscrire Elena e Malvina dans un répertoire durable, et le sort de l’ouvrage résume celui de tout l’opéra espagnol du premier XIXe siècle : composé en italien, sur un livret italien, pour un public espagnol qui préférait les originaux à leurs équivalents domestiques, il s’est trouvé pris en tenaille entre le prestige écrasant de Rossini, de Bellini et de Donizetti d’un côté et, de l’autre, l’essor imminent de la zarzuela romantique, qui allait fixer ailleurs l’identité lyrique nationale. Carnicer, dont la postérité populaire tient surtout à la composition de l’hymne national du Chili, est resté longtemps un nom de manuel plus qu’une musique entendue. Le mouvement de réévaluation engagé depuis les années 2000 par l’Instituto Complutense de Ciencias Musicales, qui a remis en circulation plusieurs titres oubliés du répertoire espagnol, a inversé la tendance : le concert de 2016 puis ce disque de 2022 permettent enfin de juger sur pièces. Et le verdict est favorable — les concertants de Carnicer n’ont rien à envier à ceux des grands opéristes de son temps, et la partition tient sans complexe la comparaison avec les ouvrages semiserios contemporains. Reste à l’ouvrage à franchir l’ultime étape, celle du retour à la scène, que sa qualité dramatique justifierait pleinement.

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