Note personnelle : ,

Carnicer, Ramón — Elena e Costantino (1821)

Format :

  • Opera semiseria — également qualifiée de dramma eroico-comico dans le catalogue du compositeur — en 2 actes.
  • Musique : Ramón Carnicer (1789-1855).
  • Livret : Andrea Leone Tottola, texte écrit pour Johann Simon Mayr et déjà mis en musique par ce dernier en 1814.
  • Langue : Italien.

Création :

15 juin 1821, au Teatro de la Santa Cruz de Barcelone, où elle fut accueillie par les applaudissements du public.
Carnicer a trente et un ans et dirige alors le principal théâtre barcelonais, poste qui l’a mis en contact direct avec tout le répertoire italien contemporain — Cimarosa, Paisiello, Guglielmi, Paër, Mayr, Generali — et surtout avec Rossini, dont il avait monté L’italiana in Algeri et pour le Barbier de Séville duquel il avait composé en 1818 une ouverture de substitution destinée à la création barcelonaise. Deux ans après Adele di Lusignano, son premier melodramma serio, il livre ici son deuxième ouvrage de maturité : une partition entièrement adossée au modèle rossinien, jusqu’aux crescendos d’imitation qui parsèment sa pétillante sinfonia, mais qui témoigne d’une maîtrise assurée du belcanto — cavatines, duos, airs et chœurs s’y enchaînent avec une science consommée de l’architecture. L’année suivante, son Don Giovanni Tenorio connaîtra le même succès ; en 1823, à la fin du Triennat libéral, ses convictions politiques le conduiront à l’exil, à Paris puis à Londres.

Livret :

Andrea Leone Tottola, l’un des librettistes napolitains les plus sollicités de son temps — on lui doit notamment des textes pour Rossini et pour Donizetti —, avait écrit ce livret pour l’Elena de Johann Simon Mayr, créée à Naples en 1814. La matière provient de la veine du mélodrame français à la Pixerécourt, alors abondamment pillée par le théâtre lyrique italien : intrigue de vertu persécutée, crime imputé à un innocent, déguisement salvateur, dénouement par la révélation du vrai coupable et rétablissement de l’ordre légitime. L’action se déroule dans le comté d’Arles, en Provence, et déploie une histoire enchevêtrée d’amours, de haines, de trahisons et de tromperies — mélange de gravité et de comique typique du genre semiserio, où la figure du paysan Carlo assure le contrepoint populaire. Reprendre un livret déjà servi par un compositeur reconnu n’avait alors rien d’inhabituel : c’était même une manière de se mesurer à ses aînés sur un terrain balisé.

Intrigue :

  • Acte I : Costantino, prince accusé à tort d’un meurtre, a dû fuir. Son épouse Elena, travestie en homme sous le nom de Riccardo, trouve refuge chez le paysan Carlo, dont elle devient la servante — sans que la fiction résiste bien longtemps, le prétendu valet chantant en soprano de grande virtuosité, et le maître de maison ne tardant pas à concevoir des soupçons. Autour d’eux gravitent Anna, la fille de Carlo, et le Gouverneur d’Arles. Costantino finit par reparaître et retrouve sa femme ; mais leurs retrouvailles tournent court : le Gouverneur et ses hommes les capturent, et la foule réclame leur exécution. Le finale primo referme ainsi l’acte sur le paroxysme dramatique.
  • Acte II : Alors que tout paraît perdu, Edmondo, fils de Romualdo, choisit l’honneur contre le sang : il dénonce publiquement son propre père comme le véritable meurtrier. L’innocence de Costantino éclate, le prince peut regagner son trône, et l’ouvrage s’achève dans la liesse générale conforme aux conventions du semiserio.

Enregistrement(s)

Jesús López Cobos — 2008

Format : CD (2 disques, 151 minutes)
Label : Dynamic
Référence : CDS 619/1-2
Année d’enregistrement : Captation des concerts des 12 et 14 mars 2005, Teatro Real de Madrid ; parution 2008
Distribution :

  • Elena / Riccardo : Ruth Rosique (soprano)
  • Costantino : Robert McPherson (ténor)
  • Edmondo : Saimir Pirgu (ténor)
  • Carlo : Lorenzo Regazzo (basse)
  • Anna : Mariola Cantarero (soprano)
  • Il Governatore di Arles : Eduardo Santamaría (ténor)
  • Urbino : David Menéndez (baryton)

Direction : Jesús López Cobos
Orchestre : Orquesta y Coro Sinfónicos de Madrid (Teatro Real)
Langue : Italien

Particularité :
Première mondiale au disque, issue d’une exhumation menée par Emilio Casares et l’Instituto Complutense de Ciencias Musicales — le même laboratoire qui devait plus tard rendre à la vie Elena e Malvina. Donnée en version de concert au Teatro Real, sans mise en scène, la représentation ne perd rien à cette nudité : ce qui compte ici est la partition, entendue pour la première fois depuis le XIXe siècle. La distribution est d’une remarquable homogénéité, dominée par Ruth Rosique, dont la colorature d’une sûreté impressionnante porte le rôle-titre travesti ; on notera la présence, dans le rôle secondaire d’Anna, de Mariola Cantarero, qui y place un contre-mi d’école, et celle du jeune Saimir Pirgu en Edmondo, à l’aube d’une carrière internationale. Lorenzo Regazzo apporte au paysan Carlo son autorité de basse rossinienne chevronnée. López Cobos, chef madrilène familier de ce répertoire, mène l’affaire avec une vitalité constante — la critique lui a seulement reproché quelques tempos un rien trop vifs pour laisser aux chanteurs le loisir de déployer leurs traits d’agilité. Chœur et orchestre sont d’excellente tenue, la prise de son en concert d’une clarté exemplaire, et l’orchestration révèle des trouvailles inattendues : usage délicat des bois, beau solo de cor. L’ouvrage ne contient peut-être aucun numéro dont on garde le souvenir aussi tenacement que chez son illustre modèle, mais il s’écoute d’un bout à l’autre avec un plaisir réel.

Postérité :

Le succès barcelonais de 1821 ne fut pas sans lendemain immédiat — l’ouvrage circula en Espagne et compta parmi les titres qui firent la réputation de Carnicer —, mais il n’a pas résisté à la double marée du siècle : l’hégémonie du répertoire italien authentique, importé et joué partout, puis l’émergence de la zarzuela romantique, qui déplaça vers un genre national et hispanophone l’identité lyrique du pays. Composer en italien, sur un livret italien déjà utilisé par Mayr, c’était pour un Espagnol de 1821 le seul moyen d’exister sur la scène de son propre théâtre ; c’est aussi ce qui a rendu ces partitions invisibles à la postérité, comme si leur italianité les avait condamnées à passer pour des copies. La reprise madrilène de mars 2005 et le disque Dynamic qui en est issu ont amorcé la réparation, prolongée depuis par la résurrection d’Elena e Malvina en 2016. Il reste que l’essentiel du catalogue lyrique de Carnicer demeure inédit et inexécuté, situation que des commentateurs catalans jugent avec une amertume compréhensible : nul doute que, s’il avait été italien, l’intégralité de ses opéras serait aujourd’hui éditée et régulièrement représentée. Sa notoriété populaire tient d’ailleurs à tout autre chose — il est l’auteur de l’hymne national du Chili. Elena e Costantino mérite mieux que ce statut de curiosité archéologique : c’est un belcanto de plein exercice, joué avec conviction, qui attend encore son retour au théâtre.

 

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