Note personnelle : ,

Cardonne, Jean-Baptiste — Omphale (1769)

Format :

  • Tragédie lyrique en 5 actes, sur un poème de 1701 réduit et remanié pour la scène de 1769.
  • Musique : Jean-Baptiste Cardonne (1730-1792).
  • Livret : Antoine Houdar de La Motte, d’après son propre poème écrit pour André Cardinal Destouches (Omphale, 1701) ; l’adaptation, restée anonyme — le nom de Nicolas-René Joliveau, secrétaire de l’Académie royale de musique et « raccommodeur » attitré des vieux poèmes, a été avancé —, supprime le prologue et resserre les cinq actes originels en trois.
  • Langue : Français.

Création :

Le 2 mai 1769, à l’Académie royale de musique, alors exilée dans l’immense salle des Machines du palais des Tuileries depuis l’incendie du théâtre du Palais-Royal (1763).
Cardonne a trente-neuf ans : claveciniste, « ordinaire de la musique du Roi », auteur de grands motets applaudis au Concert Spirituel, il appartient à cette génération intermédiaire qui doit tout à Rameau sans plus pouvoir écrire comme lui. Son écriture concilie la charpente harmonique et la science descriptive du maître dijonnais avec la carrure mélodique, les périodes symétriques et l’orchestre « moderne » (cors, bois concertants, crescendos) venus d’Italie et de Mannheim. Omphale est son unique tragédie lyrique ; peu après, il se tournera définitivement vers la musique sacrée et obtiendra une charge de sous-maître de la Chapelle royale de Versailles.

Livret :

Le poème d’Omphale est l’œuvre d’Antoine Houdar de La Motte (1672-1731), chef de file des « Modernes », inventeur de l’opéra-ballet avec L’Europe galante (1697) et fournisseur attitré de Destouches (Issé, Marthésie, Canente, Sémélé). Il s’empare du mythe rapporté par Ovide et Apollodore — Hercule, expiant le meurtre d’Iphitos, vendu comme esclave à Omphale, reine de Lydie, filant la laine aux pieds de la souveraine — mais en évacue le travestissement burlesque au profit d’une tragédie galante de la magie et de la jalousie : Alcide y devient un héros amoureux, écartelé entre sa passion et sa grandeur, tandis qu’une magicienne, Argine, arme l’intrigue de ses prestiges. Créé le 10 novembre 1701 sur la musique de Destouches, le poème connut trois reprises (1721, 1733, 1752) ; c’est celle de 1752 qui lui valut une célébrité paradoxale, en inspirant à Friedrich Melchior Grimm sa fameuse Lettre sur Omphale, brûlot antifrançais publié quelques mois avant l’arrivée des Bouffons et véritable coup d’envoi de la Querelle. Dix-sept ans plus tard, l’Opéra choisit de rhabiller ce texte vénérable d’une musique neuve : usage courant à la fin des années 1760, où l’on « remet en musique » les grands poèmes du siècle précédent pour tester les compositeurs de la maison. Cardonne hérite ainsi d’un livret que Grimm avait publiquement ridiculisé — audace, ou provocation, dont la critique ne manqua pas de s’amuser.

Intrigue :

  • Acte I : À la cour de Lydie, Omphale règne avec éclat mais se trouve partagée entre le devoir souverain et l’inclination qu’elle éprouve pour Alcide, c’est-à-dire Hercule. Le héros, captif à la suite d’un arrêt du destin, supporte mal l’humiliation de sa condition, mais l’amour d’Omphale adoucit sa servitude. Les premiers conflits naissent entre gloire héroïque, passion et jalousies de cour.
  • Acte II : Les sentiments d’Omphale et d’Alcide s’affirment, tandis que les personnages secondaires — confidents, rivaux ou suivantes — commentent et attisent les tensions. L’opposition entre amour et héroïsme devient le cœur du drame : Hercule peut-il demeurer le vainqueur des monstres s’il se laisse vaincre par une reine ? Les divertissements et les chœurs donnent à la cour lydienne sa couleur fastueuse.
  • Acte III : Les passions se compliquent : soupçons, épreuves et rivalités menacent l’union des deux protagonistes. Omphale redoute de n’être aimée que par contrainte ; Alcide, de son côté, souffre de voir sa grandeur soumise au jugement amoureux. La musique de Cardonne fait ici alterner plainte noble, éclats héroïques et pages chorales, dans l’esprit d’une tragédie lyrique héritée de Lully et Rameau.
  • Acte IV : Le drame atteint son point de crise. La jalousie, les intrigues et les interventions surnaturelles mettent en péril l’équilibre du royaume et la sincérité des amants. Alcide doit retrouver sa véritable identité héroïque sans renier l’amour qui l’a transformé ; Omphale, elle, doit apprendre à distinguer la puissance du pouvoir et celle du sentiment.
  • Acte V : Les malentendus se dissipent et l’ordre se rétablit. L’amour d’Omphale et d’Alcide est reconnu, tandis que le héros sort grandi de cette épreuve paradoxale : vaincu par l’amour, il n’en demeure pas moins Hercule. La tragédie se clôt dans la tradition française par une résolution brillante, associant chœurs, danses et célébration de l’harmonie retrouvée.

Enregistrement(s)

György Vashegyi — 2026

Format : CD (coffret de 2 disques) et édition numérique
Label : Glossa (coproduction avec le Centre de musique baroque de Versailles)
Référence : Glossa, série française Vashegyi/CMBV — GCD 924 0xx (2 CD, livre-disque avec livret intégral et essais trilingues)
Année d’enregistrement : Budapest, Palais des Arts (Müpa), salle Béla-Bartók — sessions réalisées autour de l’exécution de concert, parution en 2026
Distribution :

  • Omphale, reine de Lydie : Chantal Santon Jeffery
  • Argine, magicienne : Judith van Wanroij
  • Iphis : Reinoud Van Mechelen
  • Alcide (Hercule) : Jérôme Boutillier
  • Une Lydienne, une Prêtresse, un Plaisir : Jehanne Amzal

Direction : György Vashegyi
Orchestre : Orfeo Orchestra & Purcell Choir (instruments d’époque, diapason bas à la française)
Langue : Français

Particularité :
Première mondiale au disque, et résurrection intégrale d’une partition qui n’avait plus été entendue depuis le règne de Louis XV. L’entreprise s’inscrit dans la remarquable collection que György Vashegyi bâtit depuis dix ans avec le Centre de musique baroque de Versailles et Glossa — Isbé et Les Fêtes de Paphos de Mondonville, Les Fêtes de Polymnie de Rameau, Thésée de Gossec, Sémiramis de Catel —, chaque volume reposant sur une édition critique établie à partir des matériels de l’Opéra. L’intérêt documentaire est considérable : on découvre ici l’orchestre parisien de 1769, avec ses cors, ses bois solistes, ses récitatifs obligés déjà tendus vers le drame, et l’on mesure combien la tragédie lyrique, cinq ans avant l’Iphigénie en Aulide de Gluck, cherchait déjà sa modernité. La direction de Vashegyi, nerveuse dans les scènes de magie, souple dans les divertissements, évite l’écueil de la reconstitution figée ; le Purcell Choir, exemplaire de diction et de rondeur, restitue le rôle dramaturgique majeur que le chœur conserve dans ce répertoire. La distribution est celle, éprouvée, des grandes redécouvertes françaises : Chantal Santon Jeffery, souveraine et vulnérable, à qui le monologue du deuxième acte offre l’un de ses plus beaux moments ; Judith van Wanroij, magicienne au timbre corsé, plus blessée que malfaisante ; Reinoud Van Mechelen, haute-contre de référence, d’une élégance douloureuse en Iphis ; Jérôme Boutillier, Alcide de bronze et de noblesse, à la déclamation exemplaire ; Jehanne Amzal enfin, lumineuse dans les rôles épisodiques et les airs de divertissement. Un jalon discographique indispensable pour qui veut comprendre l’entre-deux Rameau-Gluck.

Postérité :

L’Omphale de Cardonne ne tint pas longtemps l’affiche : saluée pour la facture de ses chœurs et de ses symphonies, elle fut jugée trop sage à côté des audaces d’Ernelinde de Philidor (1767) et handicapée par un poème que Grimm avait pulvérisé quinze ans plus tôt. Elle disparut du répertoire après quelques représentations et son auteur, sagement, retourna au motet et à la Chapelle royale. Le sort de l’ouvrage est emblématique de toute une génération — Dauvergne, Berton, Trial, Francœur, La Borde, Gossec avec Sabinus (1773) — engloutie par le raz-de-marée gluckiste de 1774 : ces compositeurs, qui tentaient de concilier le grand style français et la mélodie italienne, ont payé de l’oubli la victoire d’un étranger de génie. Du mythe lui-même, le XIXe siècle ne retiendra que l’image du fuseau, immortalisée par Le Rouet d’Omphale de Saint-Saëns (1871). Il aura fallu le travail patient du Centre de musique baroque de Versailles et l’obstination de György Vashegyi, infatigable défricheur de ce continent englouti, pour que cette partition retrouve voix et corps : non comme une curiosité d’archiviste, mais comme la pièce manquante d’une histoire — celle des années 1760, où la tragédie lyrique, entre le souvenir de Rameau et l’annonce de Gluck, cherchait obscurément le chemin du drame moderne.

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