Format :
- Opéra en 4 actes, sous-titré Folkelivsbilleder fra Grønland (« Tableaux de la vie populaire au Groenland »).
- Musique : Hakon Børresen (1876-1954).
- Livret : C.M. Norman-Hansen (1861-1949), médecin de district au Groenland, qui en rapporta le canevas dans son sac de marin bien avant la guerre.
- Langue : Danois.
Création :
16 mars 1921, au Théâtre royal de Copenhague (Det Kongelige Teater), sous la direction de Georg Høeberg.
Børresen a quarante-quatre ans et compose depuis le début du siècle dans une fidélité tranquille et obstinée aux idéaux romantiques, que le triomphe de Carl Nielsen n’aura jamais entamée. Formé dans le sillage de Johan Svendsen, admirateur de Grieg — auquel il avait dédié son Sextuor à cordes de 1903 —, il pratique une écriture symphonique généreuse, d’une orchestration virtuose, plus proche des grands modèles germano-nordiques que des remises en question de son temps. Kaddara est en réalité son premier opéra, achevé avant Den kongelige Gæst : mais le rationnement du charbon pendant et après la Première Guerre mondiale interdisait d’alimenter les effets lumineux considérables qu’exigeait cette fresque arctique. Le théâtre demanda donc au compositeur un ouvrage plus modeste en attendant — ce fut Den kongelige Gæst, créé en 1919 et joué plus de cent trente fois —, et Kaddara dut patienter jusqu’en 1921, où sa création prit valeur de commémoration : deux cents ans, jour pour jour ou presque, après l’arrivée de Hans Egede au Groenland.
Livret :
Le texte naît d’une expérience vécue. C.M. Norman-Hansen, médecin de district au Groenland au tournant du siècle, en esquissa la trame « comme une petite plaisanterie de comédie, au milieu de l’hiver groenlandais », selon ses propres termes rapportés par la revue Teatret en mars 1921. Restait à convaincre : nul ne croyait à la possibilité d’un opéra groenlandais. C’est par l’entremise du professeur Einar Christiansen que l’auteur fut mis en relation avec Børresen, en qui il reconnut aussitôt l’artiste capable de s’approprier le sujet. Le compositeur poussa le scrupule jusqu’à se rendre lui-même au Groenland pour y étudier la vie quotidienne et le fonds mélodique local. La mise en scène de la création suivit la même exigence documentaire : Julius Lehmann fut envoyé en voyage d’étude sur place, et costumes comme accessoires furent fabriqués au Groenland afin d’obtenir la plus grande authenticité ethnographique possible. La trame elle-même repose sur une matière universelle sous ses atours arctiques : l’humiliation d’un chasseur, sa fuite, sa séduction par une figure féminine surnaturelle, puis son retour — un schéma que la critique danoise a plus d’une fois rapproché de Tannhäuser.
Intrigue :
- Acte I — Le camp d’été : La communauté vit au rythme des chasses et des réjouissances estivales. Ujarak, jeune chasseur de phoques, rentre bredouille. Les femmes du campement le raillent pour sa malchance, et son épouse Kaddara, cinglante, lui refuse l’entrée de sa propre demeure. Humilié, il se jette dans son kayak et pagaie vers le large.
- Acte II : L’errance d’Ujarak, coupé des siens, oscille entre abattement et sursaut de vitalité. Il tombe sous l’emprise d’une figure féminine à la séduction inquiétante, qui l’installe dans une vie d’oubli où le souvenir de son foyer s’estompe.
- Acte III : Kaddara, restée seule, mesure la portée de sa dureté. Autour d’elle la communauté endure la longue nuit polaire, dont Børresen fait un vaste tableau musical d’ombre et d’attente, tandis qu’Ujarak s’arrache peu à peu à l’envoûtement.
- Acte IV : Le retour du soleil à l’horizon, sommet orchestral de la partition, accompagne celui d’Ujarak. Rendu aux siens et à Kaddara, le chasseur retrouve sa place dans l’ordre de la communauté, et l’ouvrage s’achève sur la réconciliation de l’homme avec sa terre et avec le jour retrouvé.
Enregistrement(s)

Niels Borksand — 2013
Format : CD (2 disques)
Label : CDKlassisk / Discart
Référence : CDK 1102-3
Année d’enregistrement : Août 2012, à Roussé (Ruse), Bulgarie ; parution 2013
Distribution :
- Kaddara : Gitta-Maria Sjöberg (soprano)
- Ujarak : Stig Fogh Andersen (ténor)
- Elisabeth Hanke
- Anette Bod
- Matti Borg
- Maria Hanke
- Poul Frederiksen
Direction : Niels Borksand
Orchestre : Ruse Philharmonic Orchestra et chœur de l’Opéra d’État de Roussé
Langue : Danois
Particularité :
Voilà l’un de ces enregistrements dont l’existence même relève de l’entêtement d’un seul homme. Niels Borksand, chef danois et biographe de Børresen, a tiré Kaddara de l’oubli en montant l’ouvrage sur les bords du Danube, avec l’orchestre et le chœur de l’Opéra de Roussé, et en faisant venir de Copenhague des solistes danois pour l’intégralité des rôles — condition indispensable dans un opéra où la prosodie de la langue porte une part essentielle de l’expression. Il s’agit de la première gravure complète de la partition, et l’on mesure ce qu’il aura fallu de conviction pour la mener à bien dans de telles conditions. Le plateau est de premier ordre : Stig Fogh Andersen, wagnérien chevronné, prête à Ujarak un timbre étonnamment intact de jeunesse et rend palpable l’oscillation du personnage entre effondrement et volonté de vivre ; Gitta-Maria Sjöberg, longtemps pilier du Théâtre royal, donne à Kaddara toute sa souplesse lyrique. L’orchestre bulgare n’a évidemment pas la familiarité d’un ensemble scandinave avec cet idiome tardo-romantique, mais Borksand en tire un engagement réel, notamment dans les préludes et intermezzos symphoniques où se jouent l’alternance de l’hiver et de l’été, de la nuit polaire et du retour dramatique du soleil — pages qui font songer, comme l’a relevé la critique danoise, au Quarrtsiluni de Knudåge Riisager. Rien d’exotique de pacotille ici, aucune percussion pittoresque plaquée sur le sujet : une musique romantique de part en part, qui traite le Groenland comme un paysage intérieur.
Postérité :
Le destin de Kaddara illustre le paradoxe de son auteur. L’ouvrage connut une réelle carrière internationale pour un opéra danois de son temps — il fut donné en Belgique et en Allemagne, et resta au répertoire du Théâtre royal jusque dans les années 1930, avec Tenna Kraft reprenant le rôle-titre en 1934 —, mais c’est le petit Den kongelige Gæst, écrit dans l’intervalle et par accident, qui assura la réputation durable de Børresen et lui valut plus de cent trente représentations. Le grand ouvrage fut peu à peu éclipsé, victime de son propre faste : une distribution large, un chœur important, des exigences scéniques et lumineuses qui avaient déjà retardé sa création. S’y ajoute une difficulté proprement historique : un opéra européen sur la vie inuit, si scrupuleusement documenté fût-il, se lit aujourd’hui autrement qu’en 1921, et cette ambiguïté explique sans doute une part de sa disparition des scènes. Face à Carl Nielsen, dont Maskarade et Saul og David occupaient déjà le devant de la scène danoise, Børresen fait figure de romantique attardé, et l’histoire de la musique l’a traité comme tel. La redécouverte discographique de 2013, accueillie avec chaleur par la presse danoise, aura eu le mérite de rappeler qu’il y a là bien plus qu’une curiosité régionale : une partition dramatique solide, généreusement orchestrée, qui attend encore son retour au théâtre.

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