Format :
- Tragédie en musique (tragédie lyrique) en un prologue et cinq actes (LWV 71).
- Musique : Jean-Baptiste Lully (1632-1687).
- Livret : Philippe Quinault (1635-1688), d’après La Jérusalem délivrée (La Gerusalemme liberata) du Tasse ; c’est la dernière collaboration du compositeur et de son librettiste.
- Langue : Français.
Création :
15 février 1686, à l’Académie royale de musique (Théâtre du Palais-Royal), Paris.
Lully a cinquante-trois ans. Surintendant de la musique du roi, maître absolu du privilège de l’Opéra et créateur du genre, il est pourtant en froid avec Louis XIV, devenu dévot depuis son mariage avec Mme de Maintenon, et dont la faveur s’est retirée depuis que la liaison du compositeur avec son page Brunet a été révélée : le souverain n’assistera à aucune représentation d’Armide du vivant de Lully. Le musicien, qui mourra le 22 mars 1687 des suites d’une blessure au pied reçue en dirigeant son Te Deum, y porte à son sommet l’art de la déclamation chantée, du récitatif souple hérité de la « comédie française » et de la fusion du chant, de la danse et du spectacle. Le rôle-titre fut créé par la grande Marie Le Rochois, Renaud par Louis Gaulard Dumesny et Hidraot par François Baumaviehle, dans des décors et costumes dessinés par Jean Berain. La foule était telle qu’on rapporta que plus de cent personnes se pressaient sur le plateau, et le succès fut immense.
Livret :
Philippe Quinault, poète attitré de Lully depuis Cadmus et Hermione (1673), puise dans les chants IV, V, X et XIV à XVI du poème épique du Tasse (1581) l’histoire de la magicienne sarrasine Armide et du croisé Renaud, que la Gloire et l’Amour se disputent. Il réduit le foisonnement de l’épopée à une tragédie intérieure, resserrée sur le duel de l’amour et de la gloire, et y ajoute un prologue allégorique à la louange de Louis XIV, où la Gloire et la Sagesse célèbrent un héros invincible. Le célèbre monologue d’Armide, « Enfin il est en ma puissance » (acte II, scène 5), où la magicienne, poignard levé, ne peut se résoudre à frapper Renaud endormi, est resté l’un des sommets de toute la musique française, souvent commenté par Rameau et par les théoriciens du XVIIIe siècle.
Intrigue :
- Prologue : La Gloire et la Sagesse, entourées de leur suite, chantent leur auguste vainqueur, maître de cent peuples, et s’apprêtent à louer les exploits de Renaud, le héros qui délaissa la volupté pour suivre leurs lois.
- Acte I : Sous l’arc de triomphe, on célèbre la victoire d’Armide sur le camp de Godefroy et sur les chevaliers chrétiens. Mais la magicienne s’attriste : Renaud, encore invincible, est demeuré indifférent à ses charmes, et un songe affreux le lui montre lui portant un coup fatal. Son oncle Hidraot, roi de Damas, souhaite la voir épouser le vainqueur de Renaud. Aronte survient alors avec une terrible nouvelle : un redoutable guerrier, qui s’avère être Renaud, a délivré tous les captifs. Un cri de vengeance s’élève.
- Acte II : Banni du camp de Godefroy, Renaud se retire à la campagne avec le chevalier Artémidore, qui l’enjoint d’éviter Armide. Hidraot et Armide cachent leurs soldats et convoquent les démons et l’empire des Enfers. Renaud, se délassant au bord de la rivière, ignore le piège : Nymphes, bergers et bergères infernaux le bercent de leurs chants et l’enchaînent de guirlandes de fleurs. Armide s’apprête à lui transpercer le cœur, mais son bras flanche. Elle ordonne aux démons déguisés en zéphyrs de l’emporter avec elle dans un lieu reculé.
- Acte III : Armide gémit d’être ainsi asservie à son propre sentiment. Sidonie et Phénice la rassurent : Renaud l’aime désormais en retour. Mais elle juge cet amour offensant, car elle le doit à son art et non à sa beauté ; elle invoque la Haine pour se protéger de l’Amour. La Haine sort des Enfers avec sa suite, mais Armide, prise de sentiments trop forts, arrête son geste. La Haine s’éloigne en prédisant l’issue funeste de ce choix.
- Acte IV : Ubalde et le Chevalier danois, munis d’un bouclier de diamants et d’un sceptre d’or capables de déjouer les maléfices, errent à la recherche de Renaud. Ils repoussent monstres et fantômes, le désert se change en campagne riante, et des démons apparaissent sous les traits de Lucinde et de Mélisse, qu’ils aiment. Le sceptre dissipe chaque enchantement.
- Acte V : Dans le palais d’Armide, Renaud soupire auprès de son aimée, qui part consulter les Enfers. Les Plaisirs divertissent le héros de leurs chants et danses, jusqu’à ce qu’Ubalde et le Chevalier danois lui présentent le bouclier de diamants : Renaud reconnaît la faiblesse de ses sens et se prépare à partir. Armide revient et le supplie de l’emmener ; il s’éloigne, elle s’évanouit, puis ordonne la destruction de son palais et prend la fuite.
Enregistrement(s)

Christophe Rousset — 2015
Format : CD (2 disques)
Label : Aparté
Référence : AP135
Année d’enregistrement : 10 décembre 2015, en concert à la Philharmonie de Paris (Grande salle Pierre Boulez) ; édition en 2017.
Distribution :
- Armide : Marie-Adeline Henry, soprano
- Renaud : Antonio Figueroa, ténor
- La Gloire, Phénice, Mélisse, une Naïade : Judith van Wanroij, soprano
- La Sagesse, Sidonie, Lucinde, une Bergère : Marie-Claude Chappuis, mezzo-soprano
- Aronte, la Haine : Marc Mauillon, baryton
- Hidraot : Douglas Williams, baryton-basse
- Le Chevalier danois, un Amant fortuné : Cyril Auvity, haute-contre
- Artémidore : Emiliano Gonzalez Toro, ténor
- Ubalde : Etienne Bazola, basse
Direction : Christophe Rousset (clavecin et direction)
Orchestre : Les Talens Lyriques ; Chœur de chambre de Namur (chefs de chœur : Leonardo García-Alarcón et Thibaut Lenaerts)
Langue : Français
Particularité :
Ce double album capte la version de concert donnée à la Philharmonie de Paris en décembre 2015, au terme d’une tournée qui avait mené la production de l’Opéra national de Lorraine à Nancy, au Festival de Beaune et au Theater an der Wien. Rousset y dirige du clavecin un continuo fourni (basse de violon, viole de gambe, luth et guitare, clavecin et orgue) et un effectif à cinq parties de cordes, avec flûtes et hautbois, dans une lecture où la souplesse du récitatif et l’élan des danses priment. La distribution, très homogène, s’appuie sur une Armide d’une grande intensité théâtrale, un Renaud de ténor et une pléiade de chanteurs baroques francophones, plusieurs d’entre eux endossant deux ou trois rôles (Judith van Wanroij, Marie-Claude Chappuis, Marc Mauillon). Le Chœur de chambre de Namur, rompu à la déclamation française, y tient un rôle actif dans les scènes infernales et pastorales.

Vincent Dumestre — 2024
Format : CD (2 disques, 153’19)
Label : Château de Versailles Spectacles (Collection Opéra français n° 24)
Référence : CVS124
Année d’enregistrement : du 10 au 14 mai 2023, à l’Opéra Royal de Versailles ; édition en 2024.
Distribution :
- Armide : Stéphanie d’Oustrac, mezzo-soprano
- Renaud : Cyril Auvity, haute-contre
- Hidraot : Tomislav Lavoie, baryton-basse
- La Sagesse, Phénice, Mélisse : Marie Perbost, soprano
- La Gloire, Sidonie, Lucinde : Eva Zaïcik, mezzo-soprano
- Artémidore, la Haine : Timothée Varon, baryton
- Le Chevalier danois, un Amant fortuné : David Tricou, haute-contre
- Aronte, Ubalde : Virgile Ancely, basse
- Une Bergère héroïque, une Naïade : Anouk Defontenay, soprano
- Une Bergère : Jeanne Lefort, soprano
Direction : Vincent Dumestre
Orchestre : Le Poème Harmonique ; Chœur de l’Opéra de Dijon (chef de chœur : Anass Ismat)
Langue : Français
Particularité :
Vincent Dumestre, qui décrit cette entreprise comme la clôture d’un triptyque après Cadmus et Hermione et Phaéton, y défend « une tragédie intériorisée », centrée sur le drame psychologique d’Armide plus que sur le spectacle. L’enregistrement fait suite aux représentations données à l’Opéra Royal de Versailles au printemps 2023 (production de l’Opéra de Dijon) et bénéficie de l’acoustique de la salle de Gabriel. Stéphanie d’Oustrac, mezzo-soprano au tempérament dramatique, campe une Armide de premier plan, entourée d’une équipe de jeunes chanteurs français où l’on retrouve Cyril Auvity, ici Renaud (il chantait le Chevalier danois chez Rousset), et une nouvelle génération (Marie Perbost, Eva Zaïcik, Timothée Varon). Le continuo, avec trois théorbes et clavecin, et le violon solo de Fiona-Émilie Poupard soutiennent une lecture fluide et théâtrale.
Postérité :
Après ses représentations à Paris, à la cour (Versailles, 1686) puis à Marseille (1686), Avignon (1687) et Lyon (1689), Armide reste au répertoire de l’Opéra de Paris jusqu’en 1766 (reprises de 1692, 1697, 1713, 1724, 1745-1746, 1761), dans une dernière version largement remaniée par Pierre-Montan Berton. Surnommée « l’opéra des dames » selon Le Cerf de La Viéville, l’œuvre fut l’une des tragédies lyriques les plus admirées et les plus commentées du XVIIIe siècle, et son livret a inspiré d’innombrables compositeurs : Handel, Haydn, Gluck, Salieri, Rossini, Dvořák… Gluck reprit tel quel le texte de Quinault en 1777, en pleine querelle des Gluckistes et des Piccinnistes. Redécouverte au XXe siècle par le renouveau baroque français, la partition demeure l’un des chefs-d’œuvre de Lully et de la tragédie lyrique, et les enregistrements de Rousset et de Dumestre, à huit ans d’écart, en offrent deux lectures complémentaires, l’une issue de la tournée d’une production, l’autre de la scène de l’Opéra Royal.

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