Note personnelle : ,

Händel, Georg Friedrich — Rodrigo (1707)

Format :

  • Dramma per musica en 3 actes (HWV 5).
  • Musique : Georg Friedrich Händel (1685-1759).
  • Livret : d’après Francesco Silvani, Il duello d’amore e di vendetta (Venise, 1699), adapté par un auteur anonyme pour Florence.
  • Langue : italien.

Création :

30 octobre 1707, Florence, Teatro di Via del Cocomero, sous le titre Vincer se stesso è la maggior vittoria.
Premier opéra composé par Händel pour l’Italie, à vingt-deux ans, après ses années à l’Opéra de Hambourg (Almira, Nero). La partition fut pour l’essentiel écrite à Rome, où le jeune Saxon brillait chez le marquis Ruspoli et venait d’achever Il trionfo del Tempo e del Disinganno, puis révisée à Florence pour les chanteurs du prince Ferdinand de Médicis : sept airs nouveaux furent substitués ou ajoutés. La date de la première n’a été établie que récemment par Luca Della Libera, grâce aux dépêches du nonce apostolique, qui qualifie l’ouvrage de « très bon » ; le prince et la princesse y assistaient, et les représentations se poursuivirent jusqu’aux 25 et 26 novembre « avec applaudissements et satisfaction ». Selon Mainwaring, Händel reçut pour l’œuvre cent sequins et un service de vaisselle. La distribution réunissait les castrats Stefano Frilli (Rodrigo) et Giuseppe Perini (Fernando), les sopranos Anna Maria Cecchi « la Beccarina » (Esilena), Aurelia Marcello (Florinda) et Caterina Azzolini « la Valentina » (Evanco), et le ténor Francesco Guicciardi (Giuliano). Händel ne reprit jamais l’ouvrage, mais y puisa largement par la suite (Rinaldo, Radamisto, Giulio Cesare, jusqu’au Messiah).

Livret :

Le livret dérive d’Il duello d’amore e di vendetta de Francesco Silvani, mis en musique par Marc’Antonio Ziani à Venise en 1699 ; Winton Dean identifia cette source vers 1970, et Reinhard Strohm retrouva en 1974 à Bologne le livret imprimé de la création florentine, caché sous son long titre moralisateur tiré de la dernière réplique d’Esilena (« Se vaincre soi-même est la plus grande victoire »). Silvani appartient au mouvement de réforme associé à Apostolo Zeno : pas de valets comiques, une action resserrée selon les principes de la tragédie classique. L’intrigue s’appuie librement sur la chute du royaume wisigoth d’Espagne : Rodrigue, couronné à Tolède en 710, fut contesté par le fils du roi Wittiza (Evanco) et par le comte Julien de Ceuta, venu venger le déshonneur de sa fille (ici devenus le frère et la sœur Giuliano et Florinda) ; Silvani y ajouta le personnage de l’épouse fidèle Esilena. L’autographe de Händel, incomplet (début des actes I et III, finale), fut édité par Chrysander en 1873 ; la découverte d’un manuscrit de la collection du comte de Shaftesbury a depuis permis de retrouver l’essentiel de la fin de l’opéra, dont le chœur final.

Intrigue :

  • Acte I : Dans les jardins du palais, Florinda reproche violemment au roi Rodrigo de l’avoir séduite et rendue mère sans tenir ses promesses de mariage et de couronne ; tout à la nouvelle de la victoire de son armée sur les princes d’Aragon, Rodrigo l’éconduit avec arrogance, et elle jure vengeance. Dans la salle du trône, la reine Esilena confie à Fernando sa douleur d’avoir perdu l’amour de son époux, et invite Rodrigo à triompher plutôt de lui-même. Le général Giuliano revient victorieux avec le prince Evanco enchaîné ; celui-ci défie le roi, qui le condamne à mort, mais Esilena obtient sa grâce et le captif est confié à Giuliano. Giuliano, qui estime la noblesse d’Evanco, apprend alors de sa sœur Florinda sa liaison avec Rodrigo et l’enfant qui en est né : outragé, il décide de libérer Evanco, de le proclamer roi légitime et de marcher contre le tyran. Seul, Rodrigo sent peser sur lui un sombre pressentiment ; Fernando et Esilena lui annoncent la révolte. Il avoue à son épouse que son adultère en est la cause, et Esilena, par abnégation, offre de céder sa place de reine à Florinda pour éviter le sang versé.
  • Acte II : Au camp des rebelles, Giuliano et Evanco préparent l’assaut. Un message de Fernando propose à Giuliano une entrevue secrète, qu’il accepte malgré les craintes de piège. Evanco déclare son amour à Florinda, qui ne se promet à lui qu’une fois vengée. Esilena, reçue par Florinda, lui offre en vain son époux et le trône : Florinda ne veut plus que le cœur de Rodrigo, arraché de sa poitrine, et chasse de son âme les derniers restes de son amour. La nuit, au palais, Rodrigo tente de raffermir son courage ; Esilena lui annonce l’échec de sa mission et jure de mourir avec lui. Fernando revient avec Giuliano, capturé dans l’embuscade ; condamné, celui-ci promet au roi de le retrouver aux enfers, mais Esilena intercède de nouveau, et Giuliano devient otage pour exiger la reddition des rebelles. Devant les remparts, Fernando menace de tuer son prisonnier ; la bataille éclate, Fernando est tué, Giuliano délivré, et les rebelles emmenés par Evanco et Florinda pénètrent dans la ville.
  • Acte III : Réfugié dans un temple en ruine, Rodrigo maudit les dieux et renonce au sceptre ; les époux se disent adieu, et Esilena offre sa vie aux dieux pour le sauver. Dans la cour du palais en flammes, Rodrigo est cerné par Giuliano, Evanco et Florinda, qui réclame le droit de le frapper. Esilena survient alors avec l’enfant de Florinda et de Rodrigo et la somme de tuer à la fois le père et le fils : l’amour maternel l’emporte, Florinda épargne Rodrigo ; Giuliano, qui lui devait la vie, se laisse fléchir, et Evanco renonce à sa vengeance pour obtenir la main de Florinda. Rodrigo implore et reçoit le pardon d’Esilena, cède l’Aragon à Evanco et Florinda, désigne son fils héritier de Castille sous la tutelle de Giuliano et se retire dans la vie privée avec son épouse, qui proclame que la plus grande victoire est de se vaincre soi-même. Chœur final.

Enregistrement(s) :

Alan Curtis — 1997

Format : 2 CD.
Label : Virgin Classics (Veritas).
Référence : VCD 5 45897 2 (7243 5 45897 2 0), parution 1999.
Année d’enregistrement : juillet 1997, Basilica dell’Osservanza, Sienne (en lien avec une exécution de concert à Sienne).
Distribution :

  • Rodrigo : Gloria Banditelli, mezzo-soprano
  • Esilena : Sandrine Piau, soprano
  • Florinda : Elena Cecchi Fedi, soprano
  • Giuliano : Rufus Müller, ténor
  • Evanco : Roberta Invernizzi, soprano
  • Fernando : Caterina Calvi, mezzo-soprano

Direction : Alan Curtis
Orchestre : Il Complesso Barocco
Langue : italien

Particularité :

Premier enregistrement intégral de l’œuvre, par le chef qui l’avait ressuscitée à Innsbruck en 1984. Curtis intègre les découvertes récentes (fin de l’acte III d’après le manuscrit Shaftesbury, chœur final, air « Io son vostro, luci belle » de la version florentine) et comble les lacunes restantes en composant des récitatifs dans le style et en empruntant à d’autres œuvres de Händel l’air d’entrée de Rodrigo et le duo de l’acte III. Direction vive et théâtrale, continuo inventif, et une distribution italienne très homogène dominée par l’Esilena lumineuse de Sandrine Piau, notamment dans « Per dar pregio » avec son violon solo virtuose, et par la Florinda incisive d’Elena Cecchi Fedi. Un jalon qui a fait découvrir au disque l’un des ouvrages les plus vivants de la période italienne.

Eduardo López Banzo — 2007

Format : 3 CD.
Label : Ambroisie (Naïve).
Référence : AM 132, parution 2008.
Année d’enregistrement : mars 2007, Arsenal de Metz.
Distribution :

  • Rodrigo : Maria Riccarda Wesseling, mezzo-soprano
  • Esilena : María Bayo, soprano
  • Florinda : Sharon Rostorf-Zamir, soprano
  • Giuliano : Kobie van Rensburg, ténor
  • Evanco : Anne-Catherine Gillet, soprano
  • Fernando : Max Emanuel Cencic, contre-ténor

Direction : Eduardo López Banzo (et clavecin)
Orchestre : Al Ayre Español
Langue : italien

Particularité :

Réalisé à la suite d’une tournée européenne avec la même équipe, cet enregistrement s’appuie sur l’édition de la Hallische Händel-Ausgabe. López Banzo imprime à la partition une énergie et des contrastes très méditerranéens, avec un orchestre aux couleurs franches. María Bayo apporte à Esilena noblesse et tendresse, Maria Riccarda Wesseling campe un Rodrigo tourmenté et crédible, tandis que Max Emanuel Cencic prête à Fernando un timbre de contre-ténor rare dans ce rôle. Le coffret a été distingué comme meilleur enregistrement d’opéra baroque par la revue espagnole CD Compact.

Laurence Cummings — 2019

Format : 2 CD.
Label : Accent (en coproduction avec NDR Kultur et les Internationale Händel-Festspiele Göttingen).
Référence : ACC 26412.
Année d’enregistrement : 17 mai 2019, en public, Deutsches Theater de Göttingen (mise en scène de Walter Sutcliffe).
Distribution :

  • Rodrigo : Erica Eloff, soprano
  • Esilena : Fflur Wyn, soprano
  • Florinda : Anna Dennis, soprano
  • Giuliano : Jorge Navarro Colorado, ténor
  • Evanco : Russell Harcourt, contre-ténor
  • Fernando : Leandro Marziotte, contre-ténor

Direction : Laurence Cummings (et clavecin)
Orchestre : FestspielOrchester Göttingen
Langue : italien

Particularité :

Captation d’une production scénique du Festival Händel de Göttingen, dont Laurence Cummings était alors le directeur artistique, sur le matériel de la Hallische Händel-Ausgabe. L’urgence du direct se ressent dans une direction nerveuse et très narrative, et l’orchestre du festival joue avec éclat et souplesse. Distribution essentiellement britannique, jeune et engagée : Erica Eloff donne au rôle-titre un soprano puissant et dramatique, Anna Dennis une Florinda fiévreuse, Fflur Wyn une Esilena d’une grande pureté. Le livret d’accompagnement intègre les recherches de Luca Della Libera, qui ont fixé la date de la création au 30 octobre 1707.

Postérité :

Resté inédit après 1707 et connu seulement par l’édition partielle de Chrysander, Rodrigo n’a retrouvé la scène qu’en 1984 à Innsbruck sous la direction d’Alan Curtis, puis à Londres (Handel Opera Society, Sadler’s Wells, 1985) et à Karlsruhe (1987) avec Charles Farncombe, qui rétablirent les récitatifs retrouvés de l’acte III. Suivirent notamment les productions du Festival Händel de Halle (2002), du Festival de Beaune (2018) et de Göttingen (2019). Souvent considéré comme le laboratoire du style italien de Händel, l’ouvrage fascine par la fraîcheur de son invention mélodique et par l’abondance des idées que le compositeur réutilisa toute sa vie : le chœur final passa dans Rinaldo, « Stragi, morti » annonce Radamisto, « Su, all’armi » préfigure « Al lampo dell’armi » de Giulio Cesare, et « Egli è tuo » contient le germe de « Comfort ye » du Messiah.

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