Note personnelle : ,

Chausson, Ernest — Le Roi Arthus (1903)

Format :

  • Drame lyrique en trois actes et six tableaux, op. 23.
  • Musique : Ernest Chausson.
  • Livret : Ernest Chausson lui-même, d’après la matière de Bretagne — le cycle arthurien tel que le transmettent Chrétien de Troyes, la Mort le roi Artu et Malory.
  • Langue : Français.

Création :

30 novembre 1903, au Théâtre royal de la Monnaie, Bruxelles, sous la direction de Sylvain Dupuis — quatre ans après la mort du compositeur.
Chausson avait commencé la partition en 1886, à trente et un ans, et l’acheva en 1895 : neuf années d’un travail obsessionnel mené parallèlement au Poème de l’amour et de la mer, à la Symphonie en si bémol et au Poème pour violon. Élève de Massenet puis surtout de Franck, secrétaire de la Société nationale de musique, riche bourgeois dont le salon de la rue de Courcelles accueillait Debussy, Duparc, Fauré, Ysaÿe, Mallarmé et Degas, il incarnait cette génération française fascinée et écrasée par Bayreuth. Sa correspondance dit assez le combat : il rêvait de se « déwagnériser », tout en choisissant un sujet où l’amour adultère, le roi trahi et l’apothéose finale renvoient irrésistiblement à Tristan et à Parsifal. Il ne vit jamais son œuvre à la scène : le 10 juin 1899, à quarante-quatre ans, il se tuait à bicyclette contre un mur à Limay. Les décors de la création furent conçus par Albert Dubosq et le peintre symboliste Fernand Khnopff, avec le concours d’Henry Lerolle, beau-frère du compositeur, sous la surveillance de sa veuve.

Livret :

Chausson écrivit lui-même son poème, comme Wagner, et cette ambition littéraire est la clef de l’ouvrage. La trame est celle de la fin du cycle arthurien : l’amour coupable de Lancelot et de la reine Genièvre, la dénonciation par Mordred, l’effondrement de la Table ronde. Mais l’auteur en déplace le centre de gravité. Genièvre n’est pas Isolde : loin d’être l’âme du drame, elle en est le principe destructeur, exigeante, dominatrice, poussant son amant à la révolte puis se donnant la mort avec sa propre chevelure. Lancelot n’est pas Tristan : il est un homme rongé par le parjure, dont la faute se mesure moins à l’amour qu’à la trahison de la parole donnée. Et Arthus n’est pas Marke : c’est lui le véritable protagoniste, souverain confronté à l’écroulement de son idéal, à qui Chausson réserve la dernière scène — un finale d’une extraordinaire beauté, où le roi, seul sur le rivage, est emporté vers Avalon par des voix célestes invisibles. C’est là que le compositeur atteint enfin ce qu’il cherchait : une lumière, une transparence, un lyrisme de nature française que rien chez Wagner ne préfigure.

Intrigue :

  • Acte I : À Carduel, la cour célèbre la victoire d’Arthus sur les Saxons ; les chevaliers acclament Lancelot, dont la vaillance a décidé de la journée. Mordred, seul, observe et soupçonne. La nuit venue, sur la terrasse, Lancelot rejoint Genièvre ; Mordred les surprend, Lancelot le frappe et s’enfuit, laissant le traître pour mort.
  • Acte II : Genièvre presse son amant de tout nier ; Lyonnel, écuyer fidèle, annonce que Mordred a survécu et parlé. Arthus, incrédule, demande à Lancelot de jurer son innocence : le chevalier se parjure, puis, dévoré de honte, refuse le combat qui laverait l’affront. Le roi consulte alors l’enchanteur Merlin, qui lui annonce sans détour la fin de la Table ronde et sa propre disparition prochaine. La guerre éclate entre le roi et son meilleur chevalier.
  • Acte III : Genièvre exhorte Lancelot à prendre la couronne ; il s’y refuse, incapable de porter les armes contre Arthus, et son armée se débande. La reine, apprenant qu’elle est perdue, s’étrangle avec ses cheveux. Lancelot, blessé à mort, obtient le pardon du roi et expire. Resté seul sur le rivage, dépouillé de tout, Arthus voit s’approcher une barque ; des voix célestes l’appellent, et il s’éloigne vers l’île d’Avalon tandis que l’orchestre s’épanouit en une apothéose lumineuse.

Enregistrement(s)

Armin Jordan — 1987

Format : CD (3 disques), 2 h 43
Label : Erato (coproduction Radio France, avec le concours de la Fondation Cascavelle)
Référence : 2292-45407-2
Année d’enregistrement : Novembre-décembre 1985, Grand Auditorium de Radio France, Paris ; publication en 1986-1987 — premier enregistrement de studio de l’ouvrage
Distribution :

  • Arthus : Gino Quilico, baryton
  • Genièvre : Teresa Żylis-Gara, soprano
  • Lancelot : Gösta Winbergh, ténor
  • Mordred : René Massis, baryton
  • Lyonnel : Gérard Friedmann, ténor
  • Merlin : Gilles Cachemaille, baryton-basse
  • Allan : François Loup, basse
  • Un laboureur : Thierry Dran, ténor
  • Un chevalier, un soldat : René Schirrer — Un écuyer : Alexandre Laitter — Soldats : Michel Focquenoy, Francis Dudziak

Direction : Armin Jordan
Orchestre : Nouvel Orchestre Philharmonique de Radio France et Chœurs de Radio France
Langue : Français

Particularité :
Cette intégrale a tout simplement révélé l’ouvrage au public discographique, et elle demeure insurpassée pour une raison précise : elle évite le piège qui guette l’unique opéra de Chausson, l’emphase et la fascination un peu aveugle pour le modèle wagnérien. Armin Jordan, dont la double culture germanique et française faisait l’interprète idéal des « fins de siècle », veille aux respirations et aux transitions, laisse affleurer sous la fresque arthurienne une clarté très française, et fait entendre autant Berlioz que Bayreuth dans cette partition traversée d’un vaste souffle lyrique. Le Philharmonique de Radio France y déploie une matière dense mais jamais engorgée, où la lisibilité des plans permet au discours d’avancer sans s’alanguir ; les chœurs, superbement préparés, donnent au tableau son ampleur sans le figer dans le monumental. La distribution sert le propos sans chercher l’effet : Gino Quilico compose un Arthus d’une noblesse blessée, plus souverain méditatif que héros tonitruant, et son monologue final est d’une émotion contenue exemplaire ; Gösta Winbergh, ténor wagnérien à la ligne d’une pureté rare, donne à Lancelot le déchirement du parjure ; Teresa Żylis-Gara prête à Genièvre une sensualité impérieuse. Gilles Cachemaille en Merlin, apparition brève mais décisive, achève de faire de ce coffret la référence absolue.

Postérité :

Peu d’ouvrages ont autant souffert de leur date de naissance. Achevé en 1895, créé en 1903, Le Roi Arthus arrivait trop tard pour le wagnérisme militant et trop tôt pour qu’on lui reconnût son originalité : la même année, Pelléas et Mélisande — écrit par un familier du salon Chausson — venait de rendre caduque toute la génération des drames lyriques français d’inspiration germanique. La création bruxelloise fut pourtant un succès d’estime, mais les scènes françaises boudèrent l’ouvrage pendant des décennies, et il fallut attendre mai 2015 pour qu’il entre au répertoire de l’Opéra de Paris, dans une production de Graham Vick dirigée par Philippe Jordan — fils d’Armin — avec Thomas Hampson en Arthus, Sophie Koch en Genièvre et Roberto Alagna en Lancelot. Entre-temps, le disque avait fait le travail : après Armin Jordan en 1985, Marcello Viotti à Vienne (1996) puis Leon Botstein avec le BBC Symphony (2005) ont maintenu l’œuvre présente. La critique contemporaine s’accorde aujourd’hui pour n’y plus entendre un « Tristan français » — comparaison qui l’a longtemps desservie — mais une tragédie du pouvoir et de la foi jurée, dont le troisième acte, avec son extinction lente et sa montée de lumière, compte parmi les plus beaux finales de tout l’opéra français. Chausson, mort avant d’avoir pu entendre une seule note de sa partition à la scène, y avait mis, de son propre aveu, le meilleur de lui-même.

 

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