Format :
- Opéra (tragédie lyrique avec ballet) en quatre actes précédés d’un prologue.
- Musique : Luigi Cherubini.
- Livret : Eugène Scribe et Mélesville (pseudonyme d’Anne-Honoré-Joseph Duveyrier), d’après le conte des Mille et Une Nuits ; refonte d’un projet ancien, l’opéra-comique Koukourgi (1792-1793), dont l’action chinoise fut transposée en Perse.
- Langue : Français (l’enregistrement ci-dessous utilise la version rythmique italienne de Vito Frazzi).
Création :
22 juillet 1833, à l’Académie royale de musique, salle Le Peletier, Paris, avec Nicolas Levasseur (Ali Baba), Laure Cinti-Damoreau (Delia), Cornélie Falcon (Morgiane) et Adolphe Nourrit (Nadir).
Cherubini a soixante-treize ans. Directeur du Conservatoire de Paris depuis 1822, figure institutionnelle redoutée, auteur de Lodoïska (1791), de Médée (1797) et des Deux Journées (1800) — ces opéras de la période révolutionnaire qui avaient bouleversé Beethoven —, il n’avait plus rien donné à la scène depuis plus de vingt ans. Ali Baba sera son dernier ouvrage lyrique et le plus long : trois heures et demie à la création. Le style, marqué par le classicisme des années 1790 et alourdi par les conventions du grand opéra que le vieux maître tente d’épouser sans conviction, parut aussitôt daté face à Robert le Diable ou à La Muette de Portici. Malgré une distribution éblouissante, la carrière fut de cinq représentations. Berlioz, assis au parterre, lança à la cantonade son fameux « vingt francs pour une idée ! » et raconta la soirée avec délectation au chapitre 47 de ses Mémoires, s’attirant la haine définitive du compositeur.
Livret :
L’histoire du livret est celle d’un long recyclage. En 1792-1793, Cherubini avait entrepris pour l’Opéra-Comique un ouvrage intitulé Koukourgi, sur un texte de Mélesville père, situé en Chine ; la Révolution en interrompit la création, et la partition demeura inédite. Au milieu des années 1820, Mélesville fils proposa au compositeur de reprendre cette esquisse en déplaçant l’action en Perse : le livret fut réécrit avec Eugène Scribe, roi incontesté de la scène parisienne, et quatre numéros de l’ancien opéra passèrent dans le nouveau, complétés par une musique neuve — dont l’ouverture. Des Mille et Une Nuits, les librettistes n’ont guère retenu que la caverne au trésor et la formule magique « Sésame, ouvre-toi ». Le reste relève de la mécanique éprouvée de l’opéra à sauvetage et de la comédie d’intrigue : Ali Baba n’est plus le pauvre bûcheron du conte mais un riche marchand véreux, ce n’est pas lui qui découvre la caverne mais le jeune Nadir, amoureux de sa fille Delia, et le personnage d’Aboul-Hassan — douanier que le père choisit pour gendre afin de dissimuler quarante sacs de café de contrebande — est une invention pure. Seule la fidèle Morgiane, esclave rusée qui sauve la maison des brigands, conserve son rôle de deus ex machina populaire.
Intrigue :
- Prologue : Dans les montagnes, la bande d’Ours-Kan célèbre ses rapines et jure fidélité à son chef. Le jeune Nadir, égaré, surprend la formule qui ouvre le rocher où les brigands entassent leur butin.
- Acte I : À Bagdad, le marchand Ali Baba, ruiné par un négoce frauduleux, doit dissimuler quarante sacs de café de contrebande. Pour s’assurer la complaisance de la douane, il promet la main de sa fille Delia au contrôleur Aboul-Hassan. Or Delia aime Nadir, garçon sans fortune employé dans la maison, et Morgiane prend le parti des amoureux.
- Acte II : La caverne. Nadir révèle son secret ; le rocher s’ouvre au mot magique, et l’or des voleurs comble d’un coup toutes les dettes du marchand. Mais on n’entre pas impunément dans le repaire des quarante : Ours-Kan découvre le vol et jure de retrouver le coupable.
- Acte III : La fortune subite d’Ali Baba éveille les soupçons. Tandis que se préparent les noces et les fêtes, les brigands, ayant remonté la piste jusqu’à la maison, s’y font introduire dissimulés parmi les marchandises. Ballets et divertissements orientaux masquent la menace qui se referme.
- Acte IV : Morgiane éventre les jarres et ébouillante les voleurs cachés ; au cours de la fête, elle démasque et frappe leur chef travesti en marchand. La maison sauvée, Ali Baba renonce à son gendre douanier et unit Delia à Nadir.
Enregistrement(s)

Nino Sanzogno — 1963
Format : CD (2 disques), mono, 2 h 21
Label : Memories (l’édition a également circulé chez Myto)
Référence : HR 4513/14
Année d’enregistrement : Captation en public du 13 juin 1963, Teatro alla Scala, Milan, dans la mise en scène de Vittorio Puecher ; remastérisation numérique d’après les bandes monophoniques
Distribution :
- Alì Babà : Vladimiro Ganzarolli, baryton-basse
- Delia : Teresa Stich-Randall, soprano
- Morgiane : Orianna Santunione, soprano
- Nadir : Alfredo Kraus, ténor
- Aboul-Hassan : Paolo Montarsolo, baryton
- Calaf : Piero De Palma, ténor
- Ours-Kan : Lorenzo Testi, basse
- Thamar : Agostino Ferrin, basse
- Phaor : Virgilio Carbonari
Direction : Nino Sanzogno
Orchestre : Orchestre et Chœur du Teatro alla Scala (chef de chœur : Norberto Mola)
Langue : Italien (version rythmique de Vito Frazzi)
Particularité :
Ce document est l’unique témoignage sonore d’une des rares résurrections de l’ouvrage : la Scala, en 1963, exhumait un opéra que Paris n’avait jamais repris depuis 1833. L’accueil ne fut guère meilleur qu’au siècle précédent, et la version rythmique italienne de Vito Frazzi — qui trahit la prosodie française de Scribe et alourdit encore une partition déjà touffue — a été très critiquée. Reste ce qu’un tel plateau pouvait offrir : Alfredo Kraus, alors au sommet de sa jeunesse vocale, prête à Nadir une élégance de ligne, une clarté d’émission et une maîtrise du registre aigu qui font oublier la faiblesse du personnage ; Teresa Stich-Randall, dont la pureté de timbre et la science du legato ont fait la réputation dans Mozart, donne à Delia une candeur presque instrumentale ; Vladimiro Ganzarolli campe un Ali Baba truculent, Paolo Montarsolo un Aboul-Hassan de haute école bouffe, et l’on trouve dans les comprimari le fidèle Piero De Palma. Nino Sanzogno, défricheur infatigable qui avait créé à Milan tant d’ouvrages modernes, dirige avec métier et sans emphase. La prise de son monophonique, prise sur le vif, impose ses limites — bruits de plateau, dynamique comprimée, chœurs lointains —, mais la curiosité est réelle : c’est la seule façon d’entendre autre chose que l’ouverture, seule page de l’ouvrage à avoir survécu au répertoire de concert.
Postérité :
Le sort d’Ali Baba tient en un paradoxe : son ouverture est jouée dans le monde entier, l’opéra qu’elle précède ne l’est jamais. Cinq représentations en 1833, jamais de reprise à Paris ; Rossini fit la moue, Mendelssohn releva l’effort maladroit du vieux maître pour se plier aux modes du grand opéra, et Berlioz, impitoyable, l’expédia comme l’une des partitions les plus pâles et les plus vides de son auteur — jugement partial, mais que la postérité n’a guère démenti. La résurrection scaligère de 1963 ne s’imposa pas davantage, et il fallut attendre 2018 pour que la Scala reprenne l’ouvrage, confié aux élèves de son Académie. Entre-temps, un événement de fond a modifié la perspective : la reconstitution et la création mondiale de Koukourgi à Klagenfurt en 2010, pour le 250e anniversaire du compositeur, qui ont révélé la fraîcheur de la source dont Ali Baba n’est que le remploi tardif. Mesuré à Médée ou aux Deux Journées — ces ouvrages où Cherubini invente une tension dramatique dont Beethoven se souviendra dans Fidelio —, son dernier opéra fait figure de testament manqué : celui d’un musicien de génie qui, à soixante-treize ans, tenta de rivaliser avec Meyerbeer sur un terrain qui n’était plus le sien. Il n’en demeure pas moins un objet historique fascinant, à la charnière de deux siècles d’opéra français.

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