Note personnelle : ,

Charpentier, Marc-Antoine — Médée (1693)

Format :

  • Tragédie en musique en un prologue et cinq actes, H. 491.
  • Musique : Marc-Antoine Charpentier.
  • Livret : Thomas Corneille (1625-1709), d’après la tragédie Médée de son frère Pierre Corneille (1635) et, au-delà, Euripide et Sénèque.
  • Langue : Français.

Création :

4 décembre 1693, à l’Académie royale de musique, théâtre du Palais-Royal, Paris, en présence de Louis XIV.
Charpentier a exactement cinquante ans. Après une vie entière passée dans les marges — l’Hôtel de Guise, la Comédie-Française, les collèges jésuites —, tenu à l’écart de la scène officielle par le privilège de Lully, il accède enfin, six ans après la mort du Florentin, à la première scène lyrique du royaume. Il y porte tout son acquis : l’école romaine de Carissimi, la maîtrise du grand chœur héritée du motet, un sens harmonique sans équivalent en France, capable de dissonances que ses contemporains jugeront « recherchées » — le mot revient constamment sous leur plume, avec admiration ou reproche. Sébastien de Brossard tenait Médée pour l’opéra le plus savant qui eût paru depuis les origines du genre. Le public, lui, ne suivit pas : la cabale des lullystes fit son œuvre, l’ouvrage fut retiré après une dizaine de représentations, ne connut qu’une reprise à Lille en 1700, et Charpentier n’écrivit plus jamais pour le théâtre. Nommé maître de musique de la Sainte-Chapelle en 1698, il y acheva sa carrière dans la musique sacrée.

Livret :

Thomas Corneille, dramaturge chevronné et librettiste éprouvé, resserre la tragédie de son frère aîné en un livret dont la conduite psychologique est d’une modernité stupéfiante : nul monstre ici, mais une femme d’abord aimante, dépossédée par degrés — de son époux, de son asile, de ses enfants — jusqu’à ce que la vengeance devienne la seule identité qui lui reste. Corneille ajoute à la fable antique le personnage d’Oronte, prince d’Argos amoureux de Créuse, dont la trahison parallèle offre à Médée un allié et un miroir ; il fait de Créon un roi calculateur que le sortilège précipitera dans la démence. Le prologue, obligé, célèbre Louis XIV sous les traits de la Victoire, de la Gloire et de Bellone : hommage de circonstance que Charpentier traite avec un éclat martial dont il tirera, par contraste, le noir absolu des actes suivants. La partition multiplie les audaces qui déconcertèrent : chromatismes du grand monologue Quel prix de mon amour, incantation infernale où les démons répondent à la magicienne, scène de folie de Créon d’un réalisme hallucinatoire, et un dénouement où l’héroïne s’envole sur son char de dragons sur un palais en flammes, sans que la moindre morale vienne conclure.

Intrigue :

  • Prologue : Bergers et guerriers, la Victoire, la Gloire et Bellone célèbrent le monarque triomphant qui rend la paix à la terre.
  • Acte I : Réfugiés à Corinthe avec leurs deux enfants, Médée et Jason sont accueillis par le roi Créon. Médée, inquiète, pressent que Jason s’attache à Créuse, fille du roi ; il proteste de sa fidélité. Oronte, prince d’Argos venu avec ses troupes secourir Corinthe, aime lui aussi Créuse. Médée, contrainte, confie ses enfants à la protection de la princesse.
  • Acte II : Créon, sous couleur de raison d’État, prie Médée de quitter Corinthe, dont les Thessaliens réclament l’extradition ; elle consent à partir seule. Jason la trahit ouvertement en préparant son union avec Créuse. Oronte, éconduit, comprend qu’il est joué : les deux abandonnés scellent une alliance.
  • Acte III : Certaine désormais de la trahison, Médée hésite une dernière fois entre l’amour et la fureur dans le monologue Quel prix de mon amour, puis choisit. Elle invoque les puissances infernales : les démons répondent, la vengeance et la jalousie se lèvent, et la robe destinée à Créuse est imprégnée d’un poison magique.
  • Acte IV : Créuse reçoit le présent avec ravissement. Créon, qui a fait emprisonner Médée et rompu sa parole, est frappé par le sortilège : des fantômes l’assaillent, la raison l’abandonne. Dans son délire, il tue Oronte puis se donne la mort — l’une des grandes scènes de folie du théâtre lyrique français.
  • Acte V : La robe s’embrase sur les épaules de Créuse, qui expire dans les bras de Jason après avoir imploré Médée en vain. La magicienne paraît alors dans les airs sur son char tiré par des dragons : elle a égorgé leurs enfants. Elle disparaît en laissant Jason au désespoir, tandis que le palais de Corinthe s’écroule dans les flammes.

Enregistrement(s)

William Christie — 1984

Format : CD (3 disques)
Label : Harmonia Mundi
Référence : HMC 901139.41
Année d’enregistrement : 1984 — premier enregistrement intégral de l’œuvre
Distribution :

  • Médée : Jill Feldman, soprano
  • Jason : Gilles Ragon, haute-contre
  • Créon : Jacques Bona, basse
  • Créuse : Agnès Mellon, soprano
  • Oronte : Philippe Cantor, baryton
  • Nérine : Sophie Boulin, soprano

Direction : William Christie
Orchestre : Les Arts Florissants
Langue : Français

Particularité :
Disque de rupture, et l’un des plus décorés de l’histoire du baroque français : Grand Prix du disque de l’Académie Charles-Cros, Diapason d’or, Gramophone Award, International Record Critics Award, Prix Opus — la liste dit assez l’onde de choc. Les Arts Florissants n’ont alors que cinq ans, et Christie impose en une seule gravure une esthétique complète : déclamation modelée sur le vers de Corneille, effectif chambriste, cordes nerveuses, continuo mobile, refus absolu du monumental postromantique. C’est aussi la première fois depuis 1700 que l’ouvrage s’entendait dans son intégralité, et l’on découvrait, stupéfait, que le plus grand opéra français du XVIIe siècle n’était pas de Lully. Jill Feldman y compose une Médée d’une intensité rentrée, plus femme blessée que magicienne, à la diction d’une clarté exemplaire ; Gilles Ragon donne à Jason la lâcheté élégante qui convient, Jacques Bona à Créon une autorité que la folie viendra fissurer. Certaines voix ont vieilli, la prise de son est celle de son temps ; l’événement historique, lui, reste intact — c’est ce disque qui a fait entrer Médée dans le répertoire.

William Christie — 1995

Format : CD (3 disques), 3 h 14
Label : Erato (avec le concours du Conseil régional de Basse-Normandie)
Référence : 4509-96558-2
Année d’enregistrement : 1994, dans le prolongement de la production scénique de Jean-Marie Villégier créée au Théâtre de Caen en 1993 ; publication en mars 1995
Distribution :

  • Médée : Lorraine Hunt, mezzo-soprano
  • Jason : Mark Padmore, ténor
  • Créon : Bernard Deletré, basse
  • Créuse : Monique Zanetti, soprano
  • Oronte : Jean-Marc Salzmann, baryton
  • Nérine : Noémi Rime, soprano
  • Avec Sophie Daneman et les solistes des Arts Florissants

Direction : William Christie
Orchestre : Les Arts Florissants
Langue : Français

Particularité :
Dix ans après, Christie remet l’ouvrage sur le métier avec une distribution renouvelée et l’expérience de la scène : la mise en scène de Jean-Marie Villégier, qui transposait le drame dans un XVIIe siècle noir et corseté, avait révélé la puissance théâtrale de la partition, et cette seconde gravure en porte la marque — tempi plus tendus, contrastes plus violents, récitatif habité comme du théâtre parlé. Le disque doit sa légende à Lorraine Hunt, dont la Médée reste, pour beaucoup, indépassable : mezzo d’une chaleur et d’une amplitude bouleversantes, art de la couleur qui fait passer le personnage de la tendresse blessée à la fureur incantatoire sans jamais forcer, et un Quel prix de mon amour qui suspend le temps. Mark Padmore, à l’aube de sa carrière, offre un Jason d’une élégance vénéneuse ; Bernard Deletré fait de la folie de Créon un sommet d’effroi ; Monique Zanetti prête à Créuse une fragilité lumineuse. Prise de son ample, chœurs magnifiques, direction d’une souveraine maîtrise : cette version a fait référence pendant trente ans et le demeure largement.

Hervé Niquet — 2024

Format : CD (3 disques), 2 h 50
Label : Alpha Classics (coproduction Centre de musique baroque de Versailles et Le Concert Spirituel)
Référence : Alpha 1020
Année d’enregistrement : 2023, dans le cadre de la résidence croisée du Concert Spirituel au Théâtre des Champs-Élysées (version de concert donnée le 27 mars 2023) ; publication le 5 janvier 2024
Distribution :

  • Médée : Véronique Gens, soprano
  • Jason : Cyrille Dubois, ténor
  • Créuse : Judith van Wanroij, soprano
  • Créon : Thomas Dolié, baryton
  • Oronte : David Witczak, baryton
  • La Victoire, Nérine, l’Amour : Hélène Carpentier
  • Le Chef du peuple, un Argien, la Vengeance : Adrien Fournaison
  • Bellone : Floriane Hasler
  • Premier berger, un Corinthien, un démon : David Tricou — Deuxième berger, Arcas, la Jalousie : Fabien Hyon
  • Une Italienne, Cléone, une captive, un fantôme : Jehanne Amzal — La Gloire, une bergère, un fantôme : Marine Lafdal-Franc

Direction : Hervé Niquet
Orchestre : Chœur et Orchestre du Concert Spirituel
Langue : Français

Particularité :
Niquet fréquente Médée depuis plus de vingt ans — première intégrale à Toronto en 2002, reprise à Versailles en 2004 — et il en propose ici moins une nouvelle interprétation qu’une nouvelle hypothèse historique. Avec le Centre de musique baroque de Versailles, à partir d’une partition établie par Nicolas Sceaux, il restitue pour la première fois l’ouvrage dans les effectifs, la disposition chorale et orchestrale de l’Académie royale de 1693 : chœur nombreux réparti selon l’usage de l’époque, continuo enrichi, et abandon des ornements systématiques dont la tradition avait chargé le rôle-titre. Le résultat frappe par sa plénitude sonore et sa théâtralité franche, très éloignée de la finesse chambriste des Arts Florissants. Véronique Gens, dont la carrière a commencé précisément dans les rangs de Christie, y trouve un rôle à sa mesure : voix sombre et racée, mots ciselés, une Médée d’une noblesse tragique qui privilégie la douleur sur la sorcellerie. Cyrille Dubois lui oppose un Jason d’une intelligibilité exemplaire, Thomas Dolié un Créon dont la scène de folie glace, Judith van Wanroij une Créuse d’une élégance de style irréprochable. Deuxième volet d’une « tétralogie baroque » entamée avec l’Ariane et Bacchus de Marin Marais, ce coffret est aujourd’hui l’alternative musicologique aux deux versions de Christie.

Postérité :

Rarement chef-d’œuvre aura été si mal reçu et si complètement oublié. Une dizaine de représentations entre décembre 1693 et mars 1694, une reprise lilloise en 1700, puis rien : deux siècles et demi de silence, dus autant à la cabale lullyste qu’à l’étrangeté harmonique d’une partition que ses contemporains trouvaient trop savante, et à la disparition de Charpentier dans les vingt-huit volumes manuscrits de ses Mélanges. La résurrection commence en 1976 avec une version radiophonique de Jean-Claude Malgoire, se poursuit à Lyon, et devient irréversible avec l’enregistrement de Christie en 1984 puis la production de Villégier en 1993, qui firent de l’ouvrage un titre de répertoire. Depuis, les grandes maisons se le disputent : Emmanuelle Haïm et Pierre Audi au Théâtre des Champs-Élysées en 2012, Christie et Andreas Homoki à Zurich en 2017, Leonardo García Alarcón et David McVicar à Genève en 2019 après Londres, et l’entrée triomphale de l’œuvre à l’Opéra de Paris en 2024, sous la direction de Christie avec Lea Desandre. Confrontée aux tragédies de Lully, Médée révèle ce qui manquait à celles-ci : une véritable psychologie, un chromatisme expressif, des scènes de folie et d’incantation d’une audace que le théâtre français ne retrouvera qu’avec Rameau. C’est aujourd’hui, sans conteste, le plus grand opéra français du XVIIe siècle — et l’un des plus beaux portraits de femme que la scène lyrique ait produits.

 

Commentaires

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *