Format :
- Dramma per musica en un prologue et trois actes.
- Musique : Francesco Cavalli (Pier Francesco Caletti-Bruni, dit).
- Livret : Nicolò Minato (v. 1627-1698), avocat et poète vénitien, premier de ses livrets pour Cavalli ; texte librement inspiré d’un épisode d’Hérodote, appelé à une fortune exceptionnelle puisqu’il sera remis en musique par Bononcini (1694) puis par Haendel (Serse, 1738).
- Langue : Italien.
Création :
12 janvier 1655 (1654 more veneto), au Teatro Santi Giovanni e Paolo de Venise.
Cavalli a cinquante-deux ans et domine sans partage la scène vénitienne : titulaire du grand orgue de Saint-Marc, riche de plus de vingt ouvrages, il vient de perdre son librettiste et associé Giovanni Faustini (mort en 1651) et trouve en Nicolò Minato un partenaire d’une tout autre veine — moins élégiaque, plus intrigant, ouvert à la comédie de caractère. Xerse inaugure cette collaboration que prolongeront Artemisia (1656) et Elena (1659). Le style de Cavalli y évolue sensiblement : les airs se multiplient et se referment en formes closes, le récitatif ne cesse de basculer en arioso, et le grotesque royal — un souverain qui déclare sa flamme à un arbre — voisine avec le pathétique le plus sincère. L’ouvrage connut un succès considérable.
Livret :
Minato abandonne la mythologie pour l’histoire, ou plutôt pour une histoire romancée : le Xerxès d’Hérodote, celui du pont de bateaux jeté sur l’Hellespont et de l’expédition contre la Grèce, devient le héros d’une comédie humaine de désirs contrariés. Le poète construit une mécanique d’une virtuosité inouïe — quiproquos, lettres interceptées, travestissements, déclarations surprises — où six personnages principaux s’aiment en chaîne sans jamais coïncider, et où la démesure du monarque se retourne en ridicule. La toute première page est restée célèbre : l’arioso Ombra mai fu, dans lequel le roi chante la fraîcheur d’un platane, et dont Martha Novak Clinkscale, éditrice moderne de la partition, a pu écrire que la version de Haendel n’était ni plus poignante ni plus mélodieuse que celle de Cavalli. Les deux sources manuscrites italiennes conservées ne transmettent pas la musique du prologue allégorique (Jupiter, Mercure, Pallas, la Vérité, la Victoire, l’Amour), ni les ballets indiqués dans les livrets imprimés. En 1660, l’ouvrage fut donné à Paris, dans la Galerie haute du Louvre, pour les noces de Louis XIV et de Marie-Thérèse d’Espagne, augmenté d’entrées de ballet composées par Lully — la cour de France, indifférente au récitatif italien, ne retint guère que les danses.
Intrigue :
- Prologue : Les divinités et les allégories célèbrent la puissance de l’Amour, qui règne jusque sur les plus grands monarques.
- Acte I : Dans son jardin, le roi de Perse Xerse chante son amour pour l’ombre d’un platane. La voix de Romilda, fille de son vassal Ariodate, s’élève et le raille doucement : il en tombe éperdument amoureux. Mais Romilda aime Arsamene, frère de Xerse, qui l’aime en retour ; sa sœur Adelanta, elle, aime secrètement Arsamene. Xerse charge son frère de plaider sa cause, se heurte à un refus et le bannit. Survient Amastre, princesse de Suse et fiancée répudiée du roi, venue déguisée en soldat avec son vieux gouverneur Aristone : elle assiste, muette, à la trahison. Ariodate rentre victorieux ; Xerse lui promet pour sa fille un époux de son propre sang — promesse dont l’ambiguïté fera tout le dénouement.
- Acte II : Elviro, valet d’Arsamene travesti en marchand de fleurs, porte une lettre d’amour qu’Adelanta intercepte et détourne : elle persuade Romilda que son amant s’est tourné vers elle, et Xerse d’une infidélité qui n’existe pas. Jalousies croisées, désespoirs superposés. Amastre, méconnue de tous, manque de se donner la mort. Cependant le pont de bateaux jeté sur l’Hellespont est achevé et célébré par les trompettes — avant qu’une tempête ne l’emporte, image dérisoire de l’orgueil royal.
- Acte III : Acculée, Romilda finit par consentir au roi. Ariodate, prenant à la lettre la promesse d’un « époux du sang de Xerse », marie sa fille à Arsamene. Fureur du monarque, qui ordonne la mort de son frère et tend une épée au soldat inconnu pour qu’il frappe Romilda. Amastre se démasque alors et lui jette au visage sa parole trahie. Xerse, saisi de honte, reprend sa fiancée, bénit les amants, pardonne à tous ; Adelanta se console de son échec, et la comédie s’achève sur la réconciliation générale.
Enregistrement(s)

René Jacobs — 2000
Format : CD (4 disques) — réédition de l’album paru en 1985 en coffret de 4 LP
Label : Harmonia Mundi France
Référence : HMX 2901175.78 (édition originale HMC 901175.78)
Année d’enregistrement : Mai 1985, Conservatoire national André Malraux, Bordeaux, à la suite de la reprise moderne donnée au Mai de Bordeaux le 22 mai 1985 ; édition musicale d’après la transcription de Martha Novak Clinkscale
Distribution :
- Xerse : René Jacobs, contre-ténor
- Arsamene : Jeffrey Gall, contre-ténor
- Amastre : Judith Nelson, soprano
- Romilda : Isabelle Poulenard, soprano
- Adelanta : Jill Feldman, soprano
- Ariodate : John Elwes, ténor
- Elviro : Dominique Visse, contre-ténor
- Eumene : Guy de Mey, ténor
- Clito / La Musica (prologue) : Agnès Mellon, soprano
- Periarco : Jean Nirouët, contre-ténor
- Aristone et rôles de basse : François Fauché, Richard Wistreich
Direction : René Jacobs
Orchestre : Concerto Vocale
Langue : Italien
Particularité :
C’est par Xerse que René Jacobs est entré dans l’univers de Cavalli, après le succès de l’Orontea de Cesti et avant Il Giasone et La Calisto : un jalon fondateur, et à ce jour la seule intégrale discographique de l’ouvrage. Les deux manuscrits conservés étant lacunaires, Jacobs a dû reconstruire : le prologue est emprunté à l’Il Ciro du même Cavalli (1654), et les ballets comme les sinfonie manquantes sont puisés dans d’autres partitions du compositeur et de ses contemporains. Le résultat, de plus de quatre heures, restitue avec un luxe de moyens la variété du théâtre vénitien : continuo mobile, flûtes à bec omniprésentes (que certains ont jugées envahissantes), sens infaillible de la respiration comique. La distribution, où quatorze rôles se répartissent entre quatre haute-contre, quatre sopranos, trois ténors et trois basses, réunit ce que la France des années 1980 comptait de meilleur dans le domaine : Isabelle Poulenard en Romilda lumineuse, Jill Feldman en Adelanta vénéneuse, Dominique Visse en Elviro d’une drôlerie irrésistible, Agnès Mellon en page de luxe. Judith Nelson donne à Amastre — rôle de soprano nettement plus développé chez Cavalli que chez Haendel — une dignité blessée qui constitue l’un des sommets de l’enregistrement. Jacobs lui-même assume le rôle-titre : voix de contre-ténor à la diction souveraine, dont le timbre pourra diviser à cette longueur, mais dont l’intelligence dramatique est constante.
Federico Maria Sardelli — 2023
Format : CD (2 disques) ; la captation vidéo de la même production est également parue en DVD (Dynamic)
Label : Naxos
Référence : 8.660536-37 (DVD Dynamic 37983)
Année d’enregistrement : En direct au Teatro Verdi de Martina Franca, 48e Festival della Valle d’Itria (juillet 2022), dans la mise en scène de Leo Muscato ; publication en 2023
Distribution :
- Xerse : Carlo Vistoli, contre-ténor
- Amastre : Ekaterina Protsenko, soprano
- Arsamene : Gaia Petrone, mezzo-soprano
- Romilda : Carolina Lippo, soprano
- Adelanta : Dioklea Hoxha, soprano
- Ariodate : Carlo Allemano, ténor
- Aristone : Nicolò Donini, basse
- Periarco : Nicolò Balducci, contre-ténor
- Elviro : Aco Biščević, ténor
- Cupido : Mario Fumarola
Direction : Federico Maria Sardelli
Orchestre : Orchestra Barocca Modo Antiquo
Langue : Italien
Particularité :
Près de quarante ans après Jacobs, l’ouvrage revient à la scène italienne dans le cadre du Festival della Valle d’Itria, terre d’élection des raretés lyriques, et cette production est présentée comme la première mise en scène de l’œuvre à l’époque moderne. Le spectacle de Leo Muscato transpose la démesure perse dans l’imagerie du dictateur d’opérette — uniforme blanc à brandebourgs, micros de tribune, lunettes noires —, lecture qui met en relief ce que le livret de Minato a de satirique et que la tradition avait tendance à noyer dans le décoratif. Sardelli, vivaldien de renom et fondateur de Modo Antiquo en 1984, aborde ici Cavalli pour ses débuts chez Naxos : direction alerte, continuo théâtral, souci constant de la déclamation, avec des coupures qui resserrent l’ouvrage dans un format plus maniable que les quatre heures bordelaises. Carlo Vistoli domine le plateau par la souplesse du phrasé et le sens du grotesque royal, même si la critique a pu trouver son Ombra mai fu initial trop discret, lui préférant la longue plainte Lasciatemi morire. Autour de lui, une distribution jeune, italienne pour l’essentiel, portée par l’Arsamene charnu de Gaia Petrone et la Romilda de Carolina Lippo. Complément indispensable à la version Jacobs, dont il offre le contrepoint scénique et une lecture plus nerveuse, plus théâtrale, moins fastueuse.
Postérité :
Rares sont les ouvrages du Seicento dont la fortune fut aussi paradoxale. Triomphe vénitien en 1655, Xerse circula aussitôt dans toute l’Italie et fut choisi pour représenter l’opéra italien devant la cour de France en 1660 — occasion manquée, tant les courtisans, insensibles au récitatif ultramontain, n’y virent qu’un prétexte aux ballets de Lully. Puis le livret survécut à la musique : Minato fut remis en musique par Giovanni Bononcini à Rome en 1694, et c’est de cette adaptation que Haendel partit pour son Serse de 1738, transformant l’arioso initial en l’un des airs les plus célèbres de l’histoire de la musique. L’ombre du « Largo » haendélien a longtemps recouvert l’original, au point qu’on oubliait jusqu’à son existence. Il aura fallu la thèse et la transcription de Martha Novak Clinkscale (1970), puis la résurrection de René Jacobs à Bordeaux en 1985, pour rendre à Cavalli sa paternité. Depuis, une nouvelle édition critique a nourri plusieurs reprises européennes, et la production de Martina Franca en 2022 a rendu l’ouvrage à la scène. Face à La Calisto ou à La Didone, Xerse occupe une place à part dans le catalogue cavallien : moins de laments, plus de comédie ; un souverain que sa passion rend risible ; une dramaturgie de l’intrigue pure qui annonce déjà l’opéra du siècle suivant. C’est aussi, par sa première scène, le chaînon manquant entre Monteverdi et Haendel.


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