Note personnelle : , ,

Cavalli, Pier Francesco — La Didone (1641)

Format :

  • Dramma per musica en un prologue et trois actes.
  • Musique : Francesco Cavalli (Pier Francesco Caletti-Bruni, dit).
  • Livret : Giovanni Francesco Busenello (1598-1659), avocat vénitien et membre de l’Accademia degli Incogniti, futur librettiste de L’incoronazione di Poppea ; texte d’après les livres I à IV de l’Énéide de Virgile, mais infléchi vers un dénouement heureux conforme aux « opinions modernes ».
  • Langue : Italien.

Création :

Carnaval 1641 (saison 1640-1641), au Teatro San Cassiano de Venise.
Cavalli a trente-huit ans : organiste à Saint-Marc, formé dans l’ombre de Monteverdi dont il fut le protégé, il vient d’entrer dans l’aventure de l’opéra public en devenant associé du San Cassiano, premier théâtre payant d’Europe. La Didone est son troisième ouvrage lyrique, après Le nozze di Teti e di Peleo (1639) et Gli amori d’Apollo e di Dafne (1640), et le premier où s’affirme pleinement sa manière : un récitatif d’une plasticité extraordinaire, capable de basculer en un vers du pathétique au trivial, un usage encore parcimonieux de l’aria — l’œuvre n’en compte qu’une petite quinzaine —, et une science du lamento descendant qui fera sa gloire. L’influence du Combattimento et des dernières scènes monteverdiennes y est manifeste, jusque dans les cordes en style concitato qui accompagnent les guerriers troyens.

Livret :

Busenello écrit son texte pour le Carnaval 1641 et le publiera en 1656 dans le recueil Delle hore ociose, accompagné d’une préface où il revendique ses libertés. Il condense le récit virgilien en trois mouvements : la chute de Troie (livre II), l’errance et la tempête (livre I), les amours et l’abandon de Didon (livre IV). Mais l’avocat vénitien, en Incognito sceptique et raffiné, refuse la fatalité antique : sa reine de Carthage ne meurt pas. Sauvée in extremis, elle épouse Iarba, le roi gétule dont la folie amoureuse a occupé tout l’ouvrage — dénouement qui a scandalisé les puristes mais qui obéit à la logique du théâtre vénitien, où le tragique cohabite avec le comique des servantes cyniques et où la Fortune, non les dieux, mène le jeu. Le premier acte, situé dans les ruines fumantes d’Ilion, est d’un modernisme théâtral saisissant : une succession de laments — Cassandre sur le corps de Corèbe, Hécube sur sa ville — qui compte parmi les pages les plus noires du Seicento. Deux ans plus tard, le même Busenello donnera à Monteverdi le livret de Poppea, et l’on reconnaît déjà ici sa dramaturgie de la juxtaposition et son goût pour les duos d’amour ambigus.

Intrigue :

  • Prologue : Iris, messagère de Junon, annonce la ruine de Troie et avertit les mortels de ne pas offenser les dieux.
  • Acte I : Troie brûle. Énée s’apprête à combattre lorsque Vénus, sa mère, lui révèle que la ville est perdue et lui ordonne de fuir en emportant son père Anchise et son fils Ascagne. Créuse, son épouse, est frappée à mort dans la déroute et lui confie l’enfant. Corèbe tombe en défendant Cassandre, qui exhale sur son cadavre une plainte hallucinée avant d’être traînée par Pyrrhus ; Hécube, reine déchue, pleure sur les cendres d’Ilion dans un lamento d’une âpreté inouïe. Énée s’embarque vers l’inconnu.
  • Acte II : Carthage. Didon, veuve de Sichée, repousse la cour pressante de Iarba, roi des Gétules, que le désespoir précipite dans la folie — scènes de délire d’une audace dramatique rare. Junon, hostile aux Troyens, obtient d’Éole une tempête qui jette la flotte d’Énée sur les rivages africains ; Neptune apaise les flots. Vénus et l’Amour, déguisés, préparent le cœur de la reine. Didon accueille les naufragés, écoute le récit de la chute de Troie et s’éprend d’Énée, malgré l’ombre de Sichée et les objurgations de sa sœur Anna.
  • Acte III : Les amants goûtent un bonheur bref. Mercure, dépêché par Jupiter, rappelle à Énée sa mission italienne ; le héros cède au destin et appareille en secret. Didon, trahie, exhale son désespoir dans le grand lament Porgetemi la spada et se précipite vers le bûcher. Iarba, guéri de sa démence, la retient au bord de la mort ; touchée par cette constance, la reine accepte sa main. L’opéra s’achève sur un duo d’amour qui, par sa sensualité résignée, préfigure de deux ans le Pur ti miro de Poppea.

Enregistrement(s)

Thomas Hengelbrock — 1997

Format : CD (2 disques), 2 h 22
Label : Deutsche Harmonia Mundi
Référence : 05472 77354 2
Année d’enregistrement : 1997 ; publication en septembre 1998 — premier enregistrement mondial de l’œuvre
Distribution :

  • Didone / Cassandra : Yvonne Kenny, soprano
  • Enea : Laurence Dale, ténor
  • Ecuba : Hilary Summers, contralto
  • Creusa / Giunone : Judith Howarth, soprano
  • Iarba : Alexander Plust
  • Ascanio / Amore : Uta Schwabe
  • Anna / troisième dame : Katharina Kammerloher
  • Venere / première dame : Wessela Zlateva
  • Fortuna / deuxième dame : Leonore von Falkenhausen
  • Corebo / Eolo : Hans Jörg Mammel, ténor
  • Pirro / l’ombre de Sicheo : Hermann Oswald, ténor
  • Anchise / un vieillard : Peter-Jürgen Schmidt
  • Sinon / Nettuno : Kwangchul Youn, basse
  • Mercurio : Bernhard Landauer, contre-ténor

Direction : Thomas Hengelbrock
Orchestre : Balthasar-Neumann-Ensemble
Langue : Italien

Particularité :
C’est par ce coffret que La Didone est revenue au monde, trois siècles et demi après le Carnaval de 1641. Hengelbrock, alors en pleine ascension avec l’ensemble qu’il venait de fonder, y déploie une direction nerveuse, contrastée, attentive aux couleurs du continuo et à la théâtralité des sinfonie guerrières. Le parti pris éditorial est cependant radical et fut vivement débattu : le chef pratique des coupures substantielles et, surtout, supprime le lieto fine de Busenello — le mariage de Didon et de Iarba — pour laisser l’ouvrage s’achever sur le suicide de l’héroïne, restituant ainsi le mythe virgilien contre la lettre du livret vénitien. Décision d’une cohérence dramatique indéniable, mais qui prive l’auditeur de la véritable conclusion de l’œuvre, ce que la critique n’a pas manqué de reprocher à une première mondiale. La distribution est dominée par une Yvonne Kenny somptueuse, qui assume le double rôle de Cassandre et de Didon avec une plénitude de timbre et une intensité dramatique magistrales ; l’Énée de Laurence Dale, scrupuleux dans le récitatif, a paru en revanche vocalement en retrait. Malgré ses partis pris, le disque demeure un jalon : il a révélé la stupéfiante modernité du premier acte troyen et ouvert la voie à toutes les résurrections ultérieures.

Fabio Biondi — 2006

Format : CD (2 disques) et DVD (2 disques), captation live, 2 h 21
Label : Dynamic
Référence : CDS 537/1-2 (CD) ; 33537 (DVD)
Année d’enregistrement : Septembre 2006, Teatro Malibran, Venise (représentations des 13, 15, 17 et 19 septembre) — version napolitaine de 1650, révision critique de Fabio Biondi
Distribution :

  • Didone : Claron McFadden, soprano
  • Enea : Magnus Staveland, ténor
  • Iarba / Corebo : Jordi Domènech, contre-ténor
  • Cassandra / Giunone / une damigella : Manuela Custer, mezzo-soprano
  • Ecuba / Mercurio / Ilioneo : Marina De Liso, mezzo-soprano
  • Creusa / Anna / une damigella : Donatella Lombardi
  • Venere / Iride / une damigella : Maria Grazia Schiavo, soprano
  • Ascanio / Amore / Fortuna : Isabel Álvarez
  • Anchise / Sicheo / Eolo : Antonio Lozano
  • Acate / Pirro : Gian Luca Zoccatelli
  • Sinon greco / un vieillard : Filippo Morace
  • Giove / Nettuno / un chasseur : Roberto Abbondanza

Direction : Fabio Biondi
Orchestre : Europa Galante
Langue : Italien

Particularité :
Biondi choisit non pas la partition vénitienne mais la version remaniée pour Naples en 1650 — La Didone fut l’un des premiers opéras vénitiens exportés par les Febiarmonici —, qu’il édite lui-même. Le résultat est un théâtre sonore d’une tension permanente : cordes en concitato crépitantes pour les guerriers troyens, sacqueboutes impériales pour Junon, chromatismes brûlants dans les laments de Didon, continuo de soie tissé de harpe, lirone et théorbes que vient brutalement trouer l’éclat d’un orgue positif. La captation, réalisée au Teatro Malibran dans une production scénique conçue par la Faculté de Design de l’Université IUAV de Venise, conserve les bruits de plateau propres au live et une inégalité vocale que la critique a relevée — l’Énée viril de Magnus Staveland l’emportant sur le Iarba parfois âpre de Jordi Domènech. Mais Claron McFadden offre une Didon d’une intelligence de mot rare, et le principe des rôles multiples, conforme à la pratique de 1650, restitue la souplesse d’une troupe itinérante. Version de référence pour qui veut entendre l’œuvre dans son intégralité, dénouement compris, et seule à documenter l’état napolitain de la partition.

William Christie — 2011

Format : Blu-ray et DVD (captation vidéo haute définition, 176 minutes)
Label : Opus Arte
Référence : OA BD7106 D (Blu-ray)
Année d’enregistrement : 2011, Théâtre de Caen — coproduction Théâtre des Champs-Élysées, Théâtre de Caen et Théâtres de la Ville de Luxembourg, avec Les Arts Florissants ; édition vidéo 2012
Distribution :

  • Didone : Anna Bonitatibus, mezzo-soprano
  • Enea : Krešimir Špicer, ténor
  • Iarba : Xavier Sabata, contre-ténor
  • Ecuba : Maria Streijffert, contralto
  • Cassandra : Katherine Watson, soprano
  • Creusa / Giunone : Tehila Nini Goldstein
  • Anna / Fortuna : Mariana Rewerski
  • Venere / Iride : Claire Debono
  • Ascanio / Amore : Terry Wey, contre-ténor
  • Anchise : Victor Torres
  • Corebo / Eolo : Valerio Contaldo
  • Ilioneo / Mercurio : Mathias Vidal
  • Acate / Sicheo : Joseph Cornwell
  • Sinon greco / Giove : Francisco Javier Borda

Direction : William Christie
Orchestre : Les Arts Florissants
Langue : Italien, sous-titres anglais, français et allemand

Particularité :
Première mise en scène lyrique du comédien et sociétaire de la Comédie-Française Clément Hervieu-Léger, dans les décors d’Éric Ruf, les costumes de Caroline de Vivaise et les lumières de Bertrand Couderc, avec le concours du helléniste Pierre Judet de la Combe à la dramaturgie : une lecture d’une sobriété volontaire, dépouillée de tout appareil mythologique, où le plateau nu et la direction d’acteurs — travail de théâtre avant tout — laissent le texte de Busenello porter seul la violence de la fable. Au centre, Anna Bonitatibus compose une reine de Carthage d’une intensité sans concession, mêlant la noblesse du timbre à une diction dramatique qui fait de Porgetemi la spada un sommet ; Krešimir Špicer, familier du répertoire vénitien, donne à Énée une humanité tourmentée, et Xavier Sabata un Iarba dont la folie devient le véritable second rôle de l’ouvrage. Christie et Les Arts Florissants, dont c’est l’une des rares incursions cavalliennes filmées, retrouvent d’instinct ce monde où le sens et la musique ne font qu’un : continuo d’une éloquence conversationnelle, transparence des cordes, tempi qui épousent la respiration du vers. Captation réalisée par Olivier Simonnet en haute définition et son surround, elle constitue aujourd’hui la meilleure porte d’entrée scénique dans l’ouvrage.

Postérité :

Succès vénitien immédiat, La Didone fut l’un des rares opéras de Cavalli à voyager de son vivant : repris à Naples en 1650 par la troupe des Febiarmonici, il contribua à implanter l’opéra vénitien dans le Sud et circula sous des formes remaniées jusque dans les années 1660. Puis vint le long silence : comme les vingt-sept partitions conservées de Cavalli, l’ouvrage dormit à la Biblioteca Marciana jusqu’à ce que la vague de redécouverte lancée par Leppard et poursuivie par Jacobs atteigne enfin ce titre. Deux résurrections presque simultanées le ramenèrent à la scène à la fin des années 1990 — la version intégrale montée par Christophe Rousset pour le Festival d’Ambronay, et la lecture tronquée mais fulgurante de Hengelbrock au disque — avant que Biondi ne l’installe à Venise même en 2006 et que Christie ne lui donne, en 2011, sa consécration théâtrale. Entre-temps, le Wooster Group d’Elizabeth LeCompte en avait tiré l’un des objets scéniques les plus insolites de la décennie, croisant Cavalli avec la science-fiction de Mario Bava. Confrontée à L’incoronazione di Poppea, dont elle partage le librettiste, l’ironie morale et la dramaturgie de la juxtaposition, La Didone en constitue à la fois l’esquisse et le pendant : moins parfaite d’équilibre, mais d’une audace expressive qui, dans le premier acte troyen, n’a rien à envier au chef-d’œuvre de Monteverdi. Elle figure désormais, aux côtés de Giasone, de La Calisto et d’Eliogabalo, parmi les titres par lesquels le XXIe siècle a rendu à Cavalli son rang de premier dramaturge lyrique de son siècle.

 

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