Note personnelle : ,

Jacquet de La Guerre, Élisabeth — Céphale et Procris (1694)

Format :

  • Tragédie en musique (tragédie lyrique) en un prologue et 5 actes.
  • Musique : Élisabeth Jacquet de La Guerre (1665-1729).
  • Livret : Joseph-François Duché de Vancy, d’après les Métamorphoses d’Ovide.
  • Langue : français.

Création :

15 mars 1694, Paris, Académie royale de musique (théâtre du Palais-Royal).
Premier opéra composé par une femme en France, Céphale et Procris est l’œuvre d’une claveciniste prodige, appréciée de Louis XIV depuis l’enfance, issue d’une famille de musiciens parisiens (son père Claude Jacquet était organiste de l’église de l’île Saint-Louis). Depuis 1691, les tragédies lyriques ne sont plus créées à la Cour mais devant le public parisien : les décors et costumes sont confiés à Jean Bérain, la chorégraphie à Guillaume-Louis Pécour. La partition, publiée par Christophe Ballard avec une dédicace au roi, reste fidèle à l’esthétique de Lully, disparu en 1687. Mais, comme la plupart des tragédies lyriques des années 1690 (Médée de Charpentier la même saison), l’ouvrage ne rencontre pas le succès espéré et quitte l’affiche après quelques représentations ; il ne sera jamais repris à l’Académie royale, sinon par Sébastien de Brossard, admirateur de la compositrice, au concert de l’Académie de musique de Strasbourg en 1696. Après cet échec, Élisabeth Jacquet de La Guerre renonce à la scène lyrique et se consacre à la musique instrumentale et aux cantates.

Livret :

Joseph-François Duché de Vancy (1668-1704), valet de chambre du roi et secrétaire du duc de Noailles, signe ici sa première pièce lyrique, avant de devenir le librettiste attitré d’Henry Desmarest (Théagène et Chariclée, Iphigénie en Tauride) et l’auteur de tragédies bibliques pour Saint-Cyr. Il reprend la fable ovidienne des amours contrariées de Céphale et Procris, en donnant une place importante à l’Aurore, éprise de Céphale, en introduisant le prince de Thrace Borée et le couple de confidents Arcas et Dorine, dont les querelles malicieuses sur la fidélité contrastent avec le destin tragique des héros. Le fil conducteur est la mise à l’épreuve de la confiance amoureuse, et l’ouvrage, avec la jalousie inoculée à Procris et la mort finale des amants, apparaît comme une véritable tragédie de la cruauté.

Intrigue :

  • Prologue : Flore, Pan et Nérée, entourés de nymphes, faunes et tritons, célèbrent la gloire de Louis XIV, tout en évoquant discrètement l’Aurore et les « tragiques amours » de Procris.
  • Acte I : À Athènes, Borée, prince de Thrace, soupire vainement pour Procris, fille du roi Érictée, qui aime Céphale. Le roi a choisi Céphale pour époux de sa fille, et l’on prépare les noces. Mais la Prêtresse, au nom des dieux, interdit cette union et ordonne que Procris soit donnée à Borée. Céphale est au désespoir.
  • Acte II : Procris pleure sa séparation (« Lieux écartés, paisible solitude »). Les amants se résignent à la volonté des dieux et se font de déchirants adieux, tandis que Borée célèbre son triomphe avec les Thraces. L’Aurore, éprise de Céphale, apparaît dans une machine brillante, instille dans son cœur le doute sur la fidélité de Procris et le fait enlever par les Zéphirs ; elle avoue à sa confidente Iphis avoir elle-même manipulé les dieux.
  • Acte III : Céphale exhale sa souffrance (« Amour, que sous tes lois cruelles »). Iphis l’invite aux plaisirs de la Volupté, dans un divertissement couronné d’une passacaille. L’Aurore lui avoue son amour, mais Céphale reste inconsolable, et la passion de la déesse se change en haine.
  • Acte IV : Pour se venger, l’Aurore invoque la Jalousie. Procris, qui appelle la mort (« Funeste mort »), est précipitée aux Enfers, où la Jalousie lui inocule son venin, entourée de la Rage, du Désespoir et d’un chœur de démons. Lorsque Céphale reparaît, Procris le repousse injustement.
  • Acte V : Persuadée de la trahison de Céphale, Procris se résout à épouser Borée. Prête à se donner la mort, elle est retenue par l’Aurore qui, prise de remords, l’assure de l’innocence de Céphale. Mais il est trop tard : par un funeste hasard, Céphale a mortellement blessé Procris. Dans un dénuement saisissant, la jeune femme fait ses adieux à son amant, qui s’apprête à la rejoindre aux Enfers.

Enregistrement(s) :

Daniela Dolci — 2008

Format : 2 CD.
Label : ORF (Edition Alte Musik).
Référence : ORF CD 3033, parution juillet 2008.
Année d’enregistrement : 2005.
Distribution :

  • Procris : Raphaële Kennedy, soprano
  • Céphale : Achim Schulz, haute-contre
  • Dorine : Camilla de Falleiro, soprano
  • Arcas : Lisandro Abadie, basse
  • Autres rôles : Emil Rovner, basse

Direction : Daniela Dolci (clavecin, orgue et direction)
Orchestre : Musica Fiorita
Langue : français

Particularité :

Premier enregistrement de l’ouvrage, réalisé par l’ensemble bâlois Musica Fiorita de Daniela Dolci, spécialiste du répertoire baroque rare. Version abrégée (environ 1 h 55), qui a le grand mérite d’avoir révélé l’œuvre au disque, avec un soin particulier porté au texte et au continuo. On y remarque déjà Lisandro Abadie, qui reprendra un rôle de basse (Borée) dans l’intégrale de 2024. Un document pionnier, dépassé depuis par la version complète de Van Mechelen.

Reinoud Van Mechelen — 2024

Format : 2 CD (collection « Opéra français » n° 21).
Label : Château de Versailles Spectacles.
Référence : CVS119, parution 2024.
Année d’enregistrement : janvier 2023, Namur.
Distribution :

  • Céphale / Nérée : Reinoud Van Mechelen, haute-contre
  • L’Aurore : Ema Nikolovska, mezzo-soprano
  • Procris : Déborah Cachet, soprano
  • Flore / Dorine : Lore Binon, soprano
  • Iphis / La Prêtresse / Une Nymphe : Gwendoline Blondeel, soprano
  • La Jalousie / Un Dieu de la mer / Un Thrace : Marc Mauillon, baryton
  • Borée / Pan : Lisandro Abadie, baryton-basse
  • Arcas : Samuel Namotte, baryton
  • Le Roy / Le Désespoir : Laurent Bourdeaux
  • Un Pastre / La Rage : Gert-Jan Verbueken
  • Une Nymphe / Une Athénienne / Une suivante de la Volupté : Wei Lian Huang
  • Une Athénienne / Une Bergère : Pauline De Lannoy

Direction : Reinoud Van Mechelen (direction musicale et haute-contre)
Orchestre : a nocte temporis ; Chœur de Chambre de Namur
Langue : français

Particularité :

Premier enregistrement intégral, sans coupures, qui rend enfin justice à l’ambition de la partition. Le haute-contre belge Reinoud Van Mechelen, qui dirige son ensemble a nocte temporis tout en chantant Céphale, déploie une lecture ardente et théâtrale, aux couleurs orchestrales somptueuses, notamment dans la marche avec trompettes, la passacaille et la scène infernale. Son Céphale, particulièrement expressif, est entouré de Déborah Cachet, Procris émouvante, d’Ema Nikolovska, Aurore très engagée dans ses fureurs jalouses, de Lisandro Abadie, Borée au timbre chaleureux, et de Marc Mauillon, Jalousie à la diction parfaite. Récompensé d’un Diapason d’or et nommé aux International Classical Music Awards 2025.

Postérité :

Longtemps réduite à une curiosité historique, Céphale et Procris a bénéficié du regain d’intérêt pour les compositrices et pour la tragédie lyrique post-lullyste. L’ouvrage est aujourd’hui considéré comme un jalon majeur, premier opéra français signé par une femme, et comme une œuvre de grande qualité dramatique et musicale, notamment dans ses monologues et sa scène finale d’un dépouillement saisissant. Après l’enregistrement pionnier de Musica Fiorita, la production de Reinoud Van Mechelen a replacé Élisabeth Jacquet de La Guerre parmi les grandes figures de l’opéra baroque français, aux côtés de Charpentier, Marais et Desmarest.

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