Format :
- Opera seria en 3 actes.
- Musique : Johann David Heinichen (1683-1729).
- Livret : attribué (probablement) à Stefano Benedetto Pallavicino, librettiste de la Teofane de Lotti (Dresde, 1719).
- Langue : italien.
Création :
Jamais créé du vivant du compositeur ; prévu pour le Carnaval 1720 au théâtre de la cour de Dresde. Création moderne (en version de concert) le 20 juin 2015 au Konzertsaal de la Hochschule für Musik und Darstellende Kunst de Stuttgart.
Formé à la Thomasschule de Leipzig auprès de Schelle et Kuhnau, proche du cercle de Telemann, Heinichen séjourne en Italie à partir de 1710, surtout à Venise, où il fait jouer deux opéras. Il y rencontre en 1716 le prince électeur Frédéric-Auguste de Saxe, qui le fait engager comme Kapellmeister à Dresde (1717). La cour saxonne vit alors une parenthèse d’opéra vénitien de grand luxe, confiée à Antonio Lotti (Giove in Argo, Ascanio, puis Teofane pour les noces princières de septembre 1719). Après le départ de Lotti, Heinichen espère prendre le relais avec Flavio Crispo, dont l’orchestration raffinée — usage abondant des flûtes traversières et des cors — semble conçue pour surpasser celle de son prédécesseur. Mais lors d’une répétition au château, les castrats Senesino et Matteo Berselli contestent une aria (sans doute « Sdegno tu cerca ov’io » de Gilimero) en accusant le compositeur d’une faute de prosodie ; Senesino déchire la partie de Berselli et la jette aux pieds de Heinichen. Informé de l’incident, Auguste le Fort congédie toute la troupe italienne, qui part aussitôt pour Londres rejoindre la Royal Academy of Music de Haendel. L’opéra n’est jamais joué, et la partition autographe reste même inachevée : elle s’arrête à l’avant-dernière page du livret.
Livret :
Le livret, vraisemblablement dû à Stefano Benedetto Pallavicino, poète de cour à Dresde, relève pleinement du type vénitien de l’opera seria naissant tel que Lotti l’avait implanté en Saxe : constellation claire de personnages et sujet tiré de l’histoire romaine antique. Il s’inspire de l’épisode tragique de Crispus, fils aîné de Constantin le Grand et de Minervina, qu’une tradition historiographique dit victime des accusations de sa belle-mère Fausta, amoureuse éconduite, avant que Fausta elle-même ne périsse étouffée dans un bain surchauffé. Le librettiste transforme cette matière sombre en intrigue galante à fin heureuse : le poison administré à Crispo n’est qu’un somnifère. Autour du trio Costantino / Fausta / Crispo gravitent Elena, princesse anglaise aimée de Crispo, Massenzio, frère de Fausta et rival malheureux, Imilee, fille captive du roi franc Assarico, et Gilimero, général et ami de Crispo.
Intrigue :
- Acte I : Dans les appartements de Fausta, Massenzio se plaint que Costantino lui ait ravi le trône et soupire pour Elena ; Fausta lui conseille d’éliminer plutôt son rival Crispo. Fausta confie à Elena sa haine pour Crispo, qui jadis a repoussé ses sentiments avant de partir guerroyer en Gaule, mais la prie de le recevoir. Crispo paraît : Fausta l’éconduit froidement, tandis que lui ne songe qu’à conquérir Elena, laquelle redoute la haine cachée de l’impératrice. Gilimero conduit à Costantino la princesse captive Imilee, dont il est épris ; mais Imilee aime Crispo. Après le triomphe, Costantino proclame son fils César et projette, pour assurer la succession et la paix, de lui faire épouser Imilee, chargeant Gilimero de porter la demande. Crispo, indifférent à Imilee, la céderait volontiers à son ami ; Fausta et Elena doivent l’aider à empêcher ce mariage sans paraître défier l’empereur.
- Acte II : Fausta exige de Crispo, en échange de son aide contre le mariage, une liaison secrète ; il refuse avec indignation. Massenzio, qui a découvert en Crispo son rival, a intercepté ses lettres d’amour à Elena et les remet à Fausta. Celle-ci les produit devant Costantino comme preuves que Crispo la courtise et demande à quitter Rome pour préserver l’honneur impérial. Surpris avec Imilee, Crispo reconnaît les lettres sans révéler leur véritable destinataire et demande que la princesse épouse Gilimero, qui l’aime sincèrement. Costantino accepte, mais fait arrêter son fils, le condamne à mort et charge Gilimero d’exécuter la sentence. Désemparée, Elena repousse Massenzio, qui menace de tout rapporter à la jalouse Fausta.
- Acte III : Dans la prison, Gilimero tend la coupe empoisonnée à Crispo, qui la boit avant qu’Elena accourue ne puisse l’en empêcher ; ils échangent un duo d’adieu. Imilee, indignée, veut soulever le peuple ; Fausta, rongée de remords, souhaite mourir, tandis que Massenzio saisit l’occasion de fomenter une révolte. Aux bains, Costantino se reproche la mort de son fils ; Gilimero lui annonce la rébellion, Fausta avoue sa faute et l’empereur la condamne à périr dans un bain bouillant. Elena veut se donner la mort, Imilee l’en empêche puis veut tuer Costantino, retenue à son tour par Elena. On annonce qu’un chef mène les troupes contre les rebelles : c’est Crispo, bien vivant — Gilimero ne lui avait donné qu’un somnifère. Réconciliation générale.
Enregistrement(s) :

Jörg Halubek — 2019
Format : 3 CD (env. 197 min), livret trilingue (italien, allemand, anglais).
Label : cpo
Référence : cpo 555 111-2
Année d’enregistrement : enregistrement public du 20 juin 2015, Konzertsaal de la Hochschule für Musik und Darstellende Kunst de Stuttgart (captation SWR, cycle « barocktriathlon ») ; parution en 2019.
Distribution :
- Flavio Crispo, fils de Costantino : Leandro Marziotte, contre-ténor (alto)
- Elena, princesse anglaise : Dana Marbach, soprano
- Fausta, épouse de Costantino : Alessandra Visentin, contralto
- Imilee, fille du roi franc Assarico : Silke Gäng, contralto
- Gilimero, général ami de Crispo : Nina Bernsteiner, soprano
- Massenzio (Massiminiano), frère de Fausta : Tobias Hunger, ténor
- Costantino, empereur romain : Ismael Arróniz, basse
Direction : Jörg Halubek
Orchestre : Il Gusto Barocco – Stuttgarter Barockorchester
Langue : italien
Particularité :
Premier et unique enregistrement de l’œuvre, captation de sa création mondiale près de trois siècles après la répétition avortée de Dresde. L’édition utilisée est celle de Maxwell Sobel (Concerto Editions, 2016) ; plusieurs scènes sont coupées (notamment I/3, II/2, II/5, II/11, II/13, III/5, III/7, III/10, III/13), ce qui resserre l’action sans nuire à sa cohérence dramatique. Jörg Halubek et Il Gusto Barocco font valoir la richesse de l’orchestration — flûtes traversières, hautbois, cors, harpe, luth — qui distingue la partition des opéras de Lotti. La critique (MusicWeb International, Gramophone) a salué une distribution homogène : le contre-ténor Leandro Marziotte, au timbre beau et maîtrisé dans le rôle-titre, la soprano Dana Marbach en Elena, et le ténor Tobias Hunger, menaçant à souhait en Massenzio. On y entend notamment l’aria « Sdegno tu cerca ov’io » de Gilimero, probable cause du scandale de 1720, et le beau duo d’adieu « Questo sguardo » de l’acte III.
Postérité :
Après le fiasco de 1720, Heinichen renonce définitivement à l’opéra. Il n’a pas détruit sa partition, mais en réutilise quelques airs dans ses cantates italiennes : « Chi chiedesse all’augelletto » (Elena) et « Non perché veda di strano aspetto » (Imilee) passent dans la cantate Lieve turba canora, « Vuoi di più, beltà sdegnata » (Gilimero) dans Filli, che in te rivolta. Il se consacre ensuite, aux côtés de Jan Dismas Zelenka, à la musique liturgique de la cour catholique de Dresde et à son monumental traité Der Generalbass in der Composition (1728), plaidoyer pour le style galant. L’opéra de cour à Dresde ne renaîtra qu’avec Johann Adolf Hasse à partir de 1731. Flavio Crispo, victime des circonstances plus que de ses qualités, est resté inédit jusqu’à sa création en concert à Stuttgart en 2015, dont l’enregistrement cpo demeure l’unique témoignage discographique.

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