Note personnelle : ,

Hasse, Johann Adolf — Piramo e Tisbe (1768)

Format :

  • Intermezzo tragico en deux parties, à trois voix.
  • Musique : Johann Adolf Hasse.
  • Livret : Marco Coltellini, d’après les Métamorphoses d’Ovide (livre IV).
  • Langue : italien.

Création :

Automne (novembre) 1768, théâtre privé d’une demeure des environs de Vienne ; version révisée donnée en septembre 1770 au théâtre du château de Laxenbourg.
Âgé de soixante-neuf ans, Hasse s’est installé à Vienne en 1764 après trois décennies passées à la tête de la musique de la cour de Dresde. L’opera seria métastasien qu’il a porté à son apogée est alors contesté par les « réformateurs » viennois gravitant autour de Gluck et Calzabigi, tandis que le dramma giocoso gagne la faveur du public. Commandée par une riche dame française dont l’identité reste inconnue – et qui chanta elle-même le rôle de Tisbe –, l’œuvre fut créée par des amateurs : seul le librettiste Marco Coltellini, qui tenait la partie de ténor du père, est identifié. Cette création intime, dans un cadre privé, fut pourtant un vif succès, et Hasse tenait Piramo e Tisbe pour l’une de ses meilleures partitions. Il y ose des innovations frappantes : transitions continues entre les numéros, fondus en grandes scènes, et nombreux récitatifs accompagnés par tout l’orchestre plutôt que par le seul continuo.

Livret :

Marco Coltellini, l’un des principaux librettistes de la réforme viennoise (il écrira bientôt pour Gluck, Traetta et le jeune Mozart), reprend l’épisode babylonien des Métamorphoses d’Ovide – celui-là même que Shakespeare avait transposé dans Roméo et Juliette et parodié dans Le Songe d’une nuit d’été. Il y ajoute un personnage décisif, absent de la source antique : le père de Tisbe, patriarche tyrannique qui fait glisser le mythe vers une tragédie bourgeoise du conflit familial et de l’abus d’autorité paternelle. Le choix du genre est lui-même paradoxal : l’intermezzo, forme brève à effectif réduit réservée d’ordinaire aux sujets comiques, accueille ici un drame qui, contre toutes les conventions de l’époque, s’achève par le suicide des trois protagonistes.

Intrigue :

  • Première partie : Dans une chambre tendue de tapisseries de la maison de Tisbe, à Babylone. Tisbe se lamente de la haine tyrannique de son père, qui lui interdit de voir Piramo, fils d’une famille ennemie. Piramo surgit : il a secrètement percé un passage dans le mur mitoyen des deux demeures. Les amants savourent leurs retrouvailles, mais le père de Tisbe survient ; il ordonne à sa fille de renoncer à Piramo et d’épouser un autre homme. Resté caché, Piramo a tout entendu ; une fois le père parti, les jeunes gens se jurent une fidélité éternelle et décident de fuir ensemble, se donnant rendez-vous à la nuit tombée au tombeau du roi Ninus, dans un bois voisin.
  • Deuxième partie : Dans un bois de cyprès, au clair de lune. Tisbe, arrivée la première, est effrayée par un lion à la gueule ensanglantée et s’enfuit, laissant derrière elle son voile et sa cassette de bijoux, que la bête souille et déchire. Survenant à son tour, Piramo découvre le voile taché de sang et les bijoux qu’il avait offerts à Tisbe ; persuadé que sa bien-aimée a été dévorée, il se poignarde. Tisbe revient et trouve son amant agonisant ; incapable de lui survivre, elle se tue avec la même arme. Parti à la recherche de sa fille avec une escorte armée, le père découvre les deux corps ; accablé par le remords et reconnaissant sa responsabilité, il se frappe à son tour d’un coup de poignard dans l’air final « Nella nera ombra di morte ».

Enregistrements :

Helmut Müller-Brühl — 1984

Format : 2 LP (Schwann Musica Mundi VMS 4527) puis 2 CD.
Label : Koch Schwann.
Référence : 3-1088-2.
Année d’enregistrement : 1984, Schloss Augustusburg, Brühl (production du Westdeutscher Rundfunk).
Distribution :

  • Piramo / Tisbe : Barbara Schlick et Suzanne Gari, sopranos
  • Il Padre di Tisbe : Michel Lecocq, ténor

Direction : Helmut Müller-Brühl.
Orchestre : Capella Clementina.
Langue : italien.

Particularité :

Premier enregistrement de l’œuvre, réalisé par la radio ouest-allemande au château d’Augustusburg de Brühl, résidence de l’électeur de Cologne Clemens August, dont la Capella Clementina tire son nom. Helmut Müller-Brühl, pionnier de la redécouverte du répertoire lyrique du XVIIIe siècle, y défend l’œuvre dans l’esprit des spectacles historiques donnés dans ce cadre, comme en témoigne la photographie de scène en costumes d’époque de la pochette. La distribution est dominée par Barbara Schlick, figure majeure du chant baroque allemand des années 1980, aux côtés de Suzanne Gari. Un document historique précieux, qui a révélé cette partition oubliée.

Michael Schneider — 1993

Format : 2 CD.
Label : Capriccio (coproduction WDR).
Référence : 60 043-2.
Année d’enregistrement : juin 1993, Fürstliche Reitbahn, Bad Arolsen ; parution en 1994.
Distribution :

  • Piramo : Barbara Schlick, soprano
  • Tisbe : Ann Monoyios, soprano
  • Il Padre di Tisbe : Wilfried Jochens, ténor

Direction : Michael Schneider.
Orchestre : La Stagione Frankfurt (instruments d’époque).
Langue : italien.

Particularité :

Première version sur instruments d’époque, longtemps restée la référence de l’œuvre. Michael Schneider, flûtiste et chef de La Stagione Frankfurt, met en valeur le caractère novateur de la partition en soulignant la continuité dramatique entre récitatifs et airs. Neuf ans après sa première gravure, Barbara Schlick endosse ici le rôle travesti de Piramo, dont le timbre contraste et se marie idéalement avec la Tisbe tendre et aérienne d’Ann Monoyios, aux vocalises d’une grande souplesse. Wilfried Jochens campe un père autoritaire d’une présence vigoureuse, jusque dans son air de suicide final. Une interprétation saluée par la critique pour son équilibre et son élégance.

Mario Merigo — 1997

Format : 2 CD.
Label : Mondo Musica (collection « La Grande Musica Tedesca »).
Référence : MMO 10100.
Année d’enregistrement : 3 novembre 1997, en public, Scuola Grande di San Giovanni Evangelista, Venise ; parution en 1998.
Distribution :

  • Tisbe : Marina Bolgan, soprano
  • Piramo : Svetlana Sidorova, soprano
  • Il Padre di Tisbe : Emanuele Giannino, ténor

Direction : Mario Merigo.
Orchestre : Accademia di San Rocco, Venezia.
Langue : italien.

Particularité :

Captation d’une représentation scénique donnée à Venise, ville où Hasse connut ses premiers grands triomphes et où il passa ses dernières années. Enregistrée dans le cadre somptueux de la Scuola Grande di San Giovanni Evangelista par l’Accademia di San Rocco de Mario Merigo, cette version publiée par le petit label Mondo Musica est restée confidentielle. Elle offre une lecture à l’italienne, animée par la vivacité du direct, et d’une durée d’environ 98 minutes, sensiblement plus resserrée que la version Schneider (plus de deux heures).

Bernhard Forck — 2024

Format : 2 CD.
Label : harmonia mundi.
Référence : HMM 905393.94.
Année d’enregistrement : mai 2024, Studio b-sharp, Berlin ; parution en 2025.
Distribution :

  • Piramo : Anett Fritsch, soprano
  • Tisbe : Roberta Mameli, soprano
  • Il Padre di Tisbe : Jeremy Ovenden, ténor

Direction : Bernhard Forck (violon solo).
Orchestre : Akademie für Alte Musik Berlin.
Langue : italien.

Particularité :

Enregistrement financé en partie par une campagne de financement participatif de l’Akademie für Alte Musik Berlin, réalisé sur l’édition de Hasse établie par le musicologue Anders Wiklund (Université de Göteborg). Bernhard Forck dirige depuis le violon un orchestre enrichi de flûtes, hautbois, cors et bassons, et privilégie une lecture faite de retenue, d’élégance et de mélancolie, attentive à l’esthétique « sensible » (empfindsam) de la partition. Les timbres complémentaires des deux sopranos – plus charnu chez Roberta Mameli, plus juvénile chez Anett Fritsch – traduisent avec justesse l’union du jeune couple, tandis que Jeremy Ovenden donne au rôle du père une conviction remarquable. Trente ans après la version Schneider, une nouvelle référence moderne.

Postérité :

Hasse songeait à faire de Piramo e Tisbe ses adieux à la scène ; l’impératrice Marie-Thérèse lui commanda pourtant encore Il Ruggiero pour les noces milanaises de l’archiduc Ferdinand en 1771, éclipsé dès le lendemain par l’Ascanio in Alba du jeune Mozart – soirée que Hasse aurait résumée d’un prophétique « Ce garçon nous fera tous oublier ». Tombée dans l’oubli avec le reste de son œuvre, cette tragédie de chambre a été l’une des premières partitions lyriques de Hasse à être redécouvertes au XXe siècle, avec quatre enregistrements intégraux en quarante ans et des productions scéniques régulières (notamment à New York en 2018). Son audace – un intermezzo tragique à trois voix s’achevant sur trois suicides – et son écriture sensible, à la charnière du baroque et du classicisme, en font aujourd’hui l’une des œuvres les plus singulières de son auteur.

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