Format :
- Opera seria en un prologue et deux actes.
- Musique : Gaetano Donizetti.
- Livret : Felice Romani, d’après la pièce Lucrèce Borgia de Victor Hugo (1833).
- Langue : italien.
Création :
26 décembre 1833, Teatro alla Scala, Milan.
La saison de carnaval 1833-1834 de la Scala devait initialement s’ouvrir sur un opéra de Saverio Mercadante ; lorsque ce projet échoua, la direction du théâtre confia en urgence la commande à Donizetti, alors auréolé des succès d’Anna Bolena (1830) et de L’elisir d’amore (1832). Le contrat fut signé le 10 octobre et l’ouvrage créé un peu plus de deux mois et demi plus tard. La soprano Henriette Méric-Lalande, prévue pour l’ouverture de saison, refusa dans un premier temps le rôle-titre avant de l’accepter ; elle créa Lucrezia aux côtés de Francesco Pedrazzi (Gennaro), Marietta Brambilla (Maffio Orsini, rôle travesti) et Luciano Mariani (Alfonso d’Este). L’accueil du public fut mitigé, mais l’œuvre s’imposa rapidement avec 33 représentations dès sa création.
Livret :
Felice Romani tire son livret de Lucrèce Borgia, drame en prose de Victor Hugo créé au Théâtre de la Porte-Saint-Martin à Paris le 2 février 1833, virulente charge anticléricale et antiaristocratique contre les mœurs de la Renaissance italienne. Le succès parisien de la pièce fut tel que Donizetti s’empara aussitôt du sujet. Romani resserre l’action de Hugo — un prologue et deux actes se déroulant en vingt-quatre heures entre Venise et Ferrare — dans le respect des unités classiques, et adoucit sensiblement le finale : chez Hugo, Lucrezia tue elle-même son fils sans le savoir avant de sombrer dans la folie ; à l’opéra, Gennaro refuse l’antidote et choisit de mourir avec ses compagnons. Le sujet, jugé scandaleux, valut à l’œuvre d’être jouée sous des titres d’emprunt dans plusieurs villes des États pontificaux et du royaume des Deux-Siciles (Eustorgia da Romano à Florence en 1838, Giovanna di Napoli à Ferrare en 1841, Elisa da Fosco à Rome la même année). À Paris, où l’opéra fut créé en 1840, Victor Hugo obtint une injonction judiciaire interdisant les représentations pour atteinte à ses droits d’auteur : le livret dut être intégralement retravaillé, les personnages italiens remplacés par des Turcs, sous le titre La Rinegata (puis Nizza di Grenade), formule qui resta en usage à Paris jusqu’en 1845.
Intrigue :
- Prologue : À Venise, lors d’une fête masquée donnée au palais Grimani, le jeune Gennaro s’endort parmi ses compagnons. Une femme masquée s’approche de lui, veille sur son sommeil et lui confie sa tendresse ; lorsqu’il s’éveille, tous deux échangent des serments d’affection sans qu’il connaisse son identité. Les amis de Gennaro, ayant reconnu la dame, la démasquent publiquement et énumèrent devant lui les crimes attribués à Lucrezia Borgia. Horrifié d’apprendre qui l’a courtisé, Gennaro la repousse avec dégoût.
- Acte I : À Ferrare, le duc Alfonso, jaloux, soupçonne Gennaro d’être l’amant de sa femme et charge Rustighello de le surveiller. Par bravade, Gennaro arrache la lettre « B » (initiale des Borgia) ornant le palais ducal. Ignorant l’identité du coupable, Lucrezia réclame au duc un châtiment exemplaire pour cette insulte ; lorsqu’elle découvre qu’il s’agit de Gennaro, elle supplie en vain sa grâce. Alfonso, feignant de céder, contraint Gennaro à boire lui-même le vin empoisonné qu’il lui tend, mais laisse à Lucrezia, restée seule avec lui, le soin de décider de son sort : elle lui fait boire en secret un antidote.
- Acte II : Lors d’un banquet donné chez la princesse Negroni, Lucrezia se venge des jeunes seigneurs vénitiens — parmi lesquels Maffio Orsini, l’ami le plus proche de Gennaro — qui l’ont publiquement outragée, en empoisonnant leur vin. Elle découvre avec horreur que Gennaro, venu incognito avec eux, en a bu lui aussi. Elle lui révèle alors qu’elle est sa mère et lui offre l’unique dose d’antidote qui lui reste ; mais Gennaro refuse de survivre à ses compagnons et meurt entre ses bras, tandis que Lucrezia s’effondre, éperdue.
Enregistrement(s) :

Jonel Perlea — 1966
Format : intégrale studio, 2 disques.
Label : RCA Victor.
Référence : LM/LSC-6176 (édition originale) ; réédition CD RCA Victor Gold Seal GD 86642.
Année d’enregistrement : 1966, Rome (studios RCA Italiana).
Distribution :
- Donna Lucrezia Borgia : Montserrat Caballé, soprano
- Gennaro : Alfredo Kraus, ténor
- Maffio Orsini : Shirley Verrett, mezzo-soprano
- Don Alfonso : Ezio Flagello, basse
- Jeppo Liverotto : Franco Ricciardi, ténor
- Don Apostolo Gazella : Franco Romano, basse
- Ascanio Petrucci : Ferruccio Mazzoli, basse
- Oloferno Vitellozzo : Fernando Iacopucci, ténor
- Gubetta : Vito Maria Brunetti, basse
- Rustighello : Giuseppe Baratti, ténor
- Astolfo : Robert El Hage, basse
Direction : Jonel Perlea.
Orchestre : RCA Italiana Opera Orchestra & Chorus (chef des chœurs : Nino Antonellini).
Langue : italien
Particularité :
Enregistrement de studio devenu classique, capté alors que Montserrat Caballé venait de s’imposer comme l’une des grandes voix belcantistes de sa génération : son legato et le raffinement de ses nuances y font merveille dans le rôle-titre. Alfredo Kraus prête à Gennaro une élégance stylistique très pure, tandis que Shirley Verrett campe un Maffio Orsini d’une intensité vocale rare. Sous la battue soignée de Jonel Perlea, cette version reste, avec celle de Bonynge, l’une des références discographiques de l’œuvre.

Richard Bonynge — 1977
Format : intégrale studio.
Label : Decca.
Référence : D93D3 (édition originale) ; réédition CD Decca Grand Opera 421 497-2.
Année d’enregistrement : août 1977, Walthamstow Assembly Hall, Londres.
Distribution :
- Lucrezia Borgia : Joan Sutherland, soprano
- Gennaro : Giacomo Aragall, ténor
- Maffio Orsini : Marilyn Horne, mezzo-soprano
- Don Alfonso : Ingvar Wixell, baryton
- Jeppo Liverotto : Graham Clark, ténor
- Don Apostolo Gazella : Lieuwe Visser, basse
- Ascanio Petrucci : John Bröcheler, basse
- Oloferno Vitellozzo : Piero de Palma, ténor
- Gubetta : Richard Van Allan, basse
- Rustighello : Graeme Ewer, ténor
- Astolfo : Nicola Zaccaria, basse
Direction : Richard Bonynge.
Orchestre : National Philharmonic Orchestra ; London Opera Chorus.
Langue : italien
Particularité :
Joan Sutherland avait relancé la fortune scénique de l’œuvre dès 1965-1966 (Covent Garden, La Scala) après plus d’un siècle de quasi-absence des scènes ; cet enregistrement studio de 1977, dirigé par son mari Richard Bonynge, en reste le témoignage discographique de référence, avec une partition particulièrement complète (cabalettes restituées). Marilyn Horne y offre un Maffio Orsini d’une puissance et d’une virtuosité éblouissantes, formant avec Sutherland l’un des grands duos belcantistes du disque.

Riccardo Frizza — 2021
Format : enregistrement public, 2 CD.
Label : Dynamic.
Référence : CDS 7849.
Année d’enregistrement : 22 et 24 novembre 2019, Teatro Sociale, Bergame (Festival Donizetti Opera) ; publication en 2021.
Distribution :
- Don Alfonso : Marko Mimica, basse
- Donna Lucrezia Borgia : Carmela Remigio, soprano
- Gennaro : Xabier Anduaga, ténor
- Maffio Orsini : Varduhi Abrahamyan, mezzo-soprano
- Jeppo Liverotto : Manuel Pierattelli, ténor
- Don Apostolo Gazella : Alex Martini, ténor
- Ascanio Petrucci : Roberto Maietta, basse
- Oloferno Vitellozzo : Daniele Lettieri, ténor
- Gubetta : Rocco Cavalluzzi, basse
- Rustighello : Edoardo Milletti, ténor
- Astolfo : Federico Benetti, basse
Direction : Riccardo Frizza.
Orchestre : Orchestra Giovanile Luigi Cherubini.
Chœur : Coro del Teatro Municipale di Piacenza (chef des chœurs : Corrado Casati).
Langue : italien
Particularité :
Captée en public au Festival Donizetti Opera de Bergame, cette version repose sur l’édition critique de Roger Parker et Rosie Ward (Casa Ricordi), qui recompose la partition à partir des différentes versions historiques voulues par Donizetti lui-même (Milan 1833, Paris 1840, Florence 1836/1840). La presse a salué le souffle dramatique de la direction de Riccardo Frizza et le style belcantiste accompli de Xabier Anduaga en Gennaro, aux côtés d’une Carmela Remigio alliant douceur vocale et intensité théâtrale dans le rôle-titre.
Postérité :
Malgré un accueil critique partagé à sa création, Lucrezia Borgia connut un succès rapide et parcourut en une décennie toutes les grandes capitales lyriques européennes : Vienne (1839), Londres (1839), Madrid (1839), Berlin (1839), Lisbonne (1840), Paris (1840), Saint-Pétersbourg (1842), Prague (1842), Varsovie (1843), Athènes (1843), jusqu’à New York en 1844. L’œuvre resta ensuite au répertoire courant jusqu’au début du XXe siècle — avec, en 1904, une production new-yorkaise réunissant Enrico Caruso — avant de connaître une éclipse progressive. Sa résurrection moderne s’amorça au Maggio Musicale Fiorentino de 1933, avec une distribution réunissant Giannina Arangi-Lombardi, Gianna Pederzini, Beniamino Gigli et Tancredi Pasero. C’est cependant à partir du milieu des années 1960 que l’opéra retrouva durablement sa place au répertoire, porté par une génération de sopranos belcantistes qui en firent l’un des grands véhicules de la voix de prima donna : Joan Sutherland, Montserrat Caballé et Leyla Gencer contribuèrent chacune, dans les décennies suivantes, à la réhabilitation définitive de l’ouvrage.

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