Note personnelle : ,

Cherubini, Luigi — Lo sposo di tre e marito di nessuna (1783)

Format :

  • Dramma giocoso per musica en deux actes, avec deux ballets prévus à l’origine en introduction et en conclusion.
  • Musique : Luigi Cherubini.
  • Livret : Filippo Livigni, poète comique vénitien actif dans les années 1770-1780, auteur de livrets bouffes largement mis en musique par ses contemporains.
  • Langue : Italien.

Création :

Automne 1783, au Teatro San Samuele de Venise.
Cherubini a vingt-trois ans. Né à Florence en 1760, fils d’un claveciniste du Teatro della Pergola, il a été formé depuis 1778 par Giuseppe Sarti à Bologne puis à Milan, école de contrepoint sévère dont il gardera toute sa vie la marque. Il enchaîne alors les commandes des théâtres italiens — Il Quinto Fabio, Armida abbandonata, Adriano in Siria, Il Mesenzio — pour l’essentiel des opere serie de facture métastasienne. Lo sposo di tre e marito di nessuna fait exception : c’est son unique incursion notable dans le genre bouffe, écrite trois ans avant Le nozze di Figaro. L’année suivante, il partira pour Londres et le King’s Theatre, puis, en 1786, pour Paris, où il abandonnera définitivement l’italien et deviendra, avec Lodoïska et Médée, le musicien dramatique le plus influent de sa génération.

Livret :

Le titre dit tout : « Fiancé de trois femmes et mari d’aucune ». Livigni bâtit une mécanique de comédie napolitaine autour de Don Pistacchio, benêt fortuné et vaniteux qui s’est engagé simultanément auprès de trois promises, et que l’intrigue conduit inexorablement à les perdre toutes. Autour de lui gravitent les couples d’amoureux contrariés, un tuteur autoritaire et un valet intrigant, Folletto, dont le nom même — le lutin, le farfadet — annonce les mystifications qui feront basculer l’action. Le rôle-titre est un authentique baritono buffo, qui exige autant de l’acteur que du chanteur, tandis que le ténor Don Martino apporte au tableau une touche sentimentale. La partition, brillante et déjà remarquablement écrite, frappe par une vitalité rythmique qui annonce Mozart et par de longs finales d’ensemble en plusieurs mouvements, exercice où le jeune Cherubini se révèle bien plus habile qu’on ne l’attendrait. Le regard porté sur les élans amoureux, franchement désabusé, pointe même vers le cynisme aimable de Così fan tutte — même si l’inspiration mélodique demeure celle d’un opéra à numéros conventionnel, entrecoupé de récitatifs secs et bâti sur des airs solistes davantage que sur des ensembles.

Intrigue :

  • Acte I : Don Pistacchio, riche et sot, a promis le mariage à trois femmes à la fois : la fière Donna Rosa, la piquante Bettina et la jeune Lisetta. Chacune se croit seule élue et prépare la noce ; le tuteur Don Simone veille à ses propres intérêts, tandis que Don Martino, sincèrement épris, voit son amour menacé par les manœuvres du barbon. Le valet Folletto, mêlé à toutes les intrigues, brouille les cartes et fait se croiser les prétendants. La confrontation des trois fiancées débouche sur un vaste finale d’ensemble où l’imposture éclate au grand jour.
  • Acte II : Acculé, Don Pistacchio tente de sauver ses trois engagements à la fois, multipliant les mensonges et les esquives. Folletto organise une mystification en règle — travestissements, apparitions, terreurs nocturnes — qui achève de ridiculiser le prétendant. Les couples véritables se reforment, Don Simone doit s’incliner, et le second finale laisse le « fiancé de trois » seul, marié à aucune, moralité aussi désinvolte que réjouissante.

Enregistrement(s)

Dimitri Jurowski — 2006

Format : CD (2 disques) — premier enregistrement mondial
Label : Dynamic
Référence : CDS 503/1-2
Année d’enregistrement : Captation en public du Festival della Valle d’Itria, cour du Palazzo Ducale de Martina Franca, juillet 2005, dans la mise en scène de Davide Livermore ; création de la nouvelle édition critique établie par Helen Geyer et Elisabeth Bock pour la Cherubini-Edition ; publication en 2006
Distribution :

  • Don Pistacchio : Giulio Mastrototaro, baryton bouffe
  • Don Martino : Emanuele D’Aguanno, ténor
  • Donna Rosa : Rosa Anna Peraino, soprano
  • Bettina : Rosa Sorice, soprano
  • Lisetta : Maria Laura Martorana, soprano
  • Don Simone : Vito Priante, baryton
  • Folletto : Gabriele Ribis, baryton

Direction : Dimitri Jurowski
Orchestre : Orchestra Internazionale d’Italia
Langue : Italien

Particularité :
Le Festival della Valle d’Itria, dont la vocation est précisément d’exhumer les partitions oubliées du répertoire italien, offre ici la première résurrection moderne de l’ouvrage — et sa première trace discographique. L’entreprise a valeur documentaire autant que musicale : elle inaugure l’édition critique de Helen Geyer et Elisabeth Bock, qui rend enfin la partition accessible aux théâtres. Dimitri Jurowski, alors au tout début de sa carrière de chef, mène l’Orchestra Internazionale d’Italia avec allant, et Davide Livermore transpose la comédie dans les années folles — smokings, robes à plumes, raquettes de tennis — parti pris visuel qui a fait le charme des représentations dans la cour du Palais ducal. Le plateau, entièrement composé de jeunes chanteurs, séduit par la fraîcheur et la vaillance des timbres plus qu’il ne convainc par la finesse : les ensembles manquent parfois d’homogénéité et de cohésion, et le continuo de clavecin peine à quelques reprises à suivre l’orchestre, décalage perceptible dans certains numéros. Giulio Mastrototaro assume avec verve le rôle-titre, qui réclame un comédien autant qu’un chanteur, et Vito Priante — appelé à une belle carrière rossinienne — signale d’emblée sa présence. On n’achètera pas ce coffret en y cherchant l’auteur de Médée : il s’agit d’un Cherubini de vingt-trois ans, encore tout entier dans les conventions de l’opéra bouffe italien. Mais la curiosité est légitime, et l’ouvrage vaut mieux que sa réputation.

Postérité :

Comme toute la production italienne de jeunesse de Cherubini — une douzaine d’opéras écrits entre dix-huit et vingt-cinq ans —, Lo sposo di tre e marito di nessuna a disparu avec la saison qui l’a vu naître. Son auteur lui-même y contribua : devenu à Paris le chantre de l’opéra à sauvetage puis le pape sévère du Conservatoire, il tenait ces ouvrages de commande pour des péchés de jeunesse et n’en fit jamais état. Il aura fallu attendre la fin du XXe siècle et le travail des musicologues allemands de la Cherubini-Edition pour que ces partitions ressortent des bibliothèques, et le Festival della Valle d’Itria pour qu’elles retrouvent la scène. L’intérêt est double. Historique d’abord : cet ouvrage éclaire une époque foisonnante de l’opéra bouffe, celle où Paisiello, Cimarosa et Sarti régnaient sur l’Europe et où Mozart, à Vienne, s’apprêtait à en tirer le chef-d’œuvre du genre. Musical ensuite : la vitalité rythmique de l’écriture et l’aisance des grands finales montrent que le futur maître de la tragédie française avait, à vingt-trois ans, déjà tout le métier — et un sens de la comédie qu’il n’exploitera plus jamais. À ce double titre, l’ouvrage mérite les reprises que sa redécouverte a rendues possibles.

 

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