Format :
- Tragédie biblique (tragédie en musique) en un prologue et cinq actes, H. 490.
- Musique : Marc-Antoine Charpentier.
- Livret : Le père François de Paule Bretonneau, jésuite, d’après le Premier Livre de Samuel ; texte conçu pour s’insérer entre les actes de la tragédie latine parlée Saül du père Étienne Chamillart.
- Langue : Français.
Création :
28 février 1688, au collège Louis-le-Grand, Paris, devant le public choisi des exercices publics du collège jésuite.
Charpentier a quarante-cinq ans. Lully est mort onze mois plus tôt, emportant avec lui le monopole écrasant qui interdisait depuis quinze ans toute vraie carrière lyrique à ses rivaux ; le Florentin disparu, Charpentier, devenu maître de musique des jésuites, saisit la première occasion de composer à grande échelle pour la scène. Formé à Rome auprès de Carissimi, le plus « italien » des compositeurs français y déploie ce qu’aucun cadre ne lui avait encore permis : chœurs monumentaux, harmonies audacieuses, dissonances expressives héritées de l’oratorio romain, greffées sur la coupe de la tragédie lullyste. Cinq ans plus tard viendra Médée (1693), sa seule tragédie lyrique donnée à l’Académie royale — et son unique tentative sur ce terrain officiel.
Livret :
Le dispositif de création explique la forme singulière de l’ouvrage. Selon la tradition pédagogique des collèges jésuites, une tragédie latine parlée alternait avec des intermèdes chantés en français : l’action proprement dite — les manœuvres de Saül, la calomnie, la politique — était portée par le Saül du père Chamillart, tandis que Charpentier et Bretonneau se réservaient les états d’âme, les serments, les lamentations. De là une œuvre presque dépourvue de récitatif d’action, faite d’airs, de chœurs et de tableaux affectifs enchaînés — ce que la critique moderne a d’abord pris pour une faiblesse dramaturgique et qu’on tient aujourd’hui pour une contre-proposition assumée au modèle de Lully. Le sujet, tiré du Premier Livre de Samuel, est l’amitié de David et de Jonathas, fils de Saül, « plus grande que l’amour des femmes » selon le texte biblique : Bretonneau en fait un drame de la loyauté impossible, où l’un doit choisir entre son père et son ami, l’autre entre son serment au roi philistin et sa patrie. Le prologue — la consultation de la Pythonisse d’Endor et l’apparition de l’ombre de Samuel — offre à Charpentier l’une des scènes de nécromancie les plus saisissantes du répertoire français, et son ton funèbre projette son ombre sur les cinq actes qui suivent.
Intrigue :
- Prologue : À la veille de la bataille, Saül, rongé d’angoisse, se rend en secret chez la Pythonisse d’Endor et la contraint d’évoquer les morts. L’ombre de Samuel surgit et prophétise sans pitié : le roi et ses fils périront demain, et le trône passera à David.
- Acte I : Au camp des Philistins, David, banni de la cour de Saül, pleure son exil et le sort d’Israël, dont les captifs chantent leur détresse. Le roi Achis, qui l’a recueilli et l’estime, annonce une trêve ; Joabel, guerrier philistin jaloux de cette faveur, jure la perte de l’étranger. Survient Jonathas : les deux amis se retrouvent dans un duo d’une tendresse bouleversante.
- Acte II : À la faveur de la trêve, David et Jonathas renouvellent leur serment d’amitié tandis qu’une fête pastorale célèbre la paix retrouvée. Mais Joabel travaille déjà à empoisonner l’esprit de Saül.
- Acte III : Saül, déchiré entre l’affection qu’il porte encore à David et la haine que lui inspire sa gloire, s’abandonne à un grand monologue de fureur et de remords. La rencontre des deux hommes semble un instant tout apaiser ; les insinuations de Joabel — David marcherait sur Israël à la tête des Philistins — rallument la démence du roi, qui rompt la trêve.
- Acte IV : Le camp s’arme. David, lié par son serment à Achis mais incapable de porter les armes contre son peuple et contre Jonathas, se débat dans un cas de conscience insoluble. Jonathas supplie en vain son père de renoncer au combat ; les adieux des deux amis ont l’accent d’un dernier rendez-vous.
- Acte V : La bataille de Gelboé. Jonathas, blessé à mort, expire dans les bras de David en le suppliant de secourir Saül — scène de mort d’une simplicité déchirante. Saül, vaincu, se jette sur son épée en maudissant le ciel. Les Philistins victorieux acclament David, qui reçoit la couronne au milieu du deuil : l’ouvrage s’achève non sur un triomphe mais sur une plainte.
Enregistrement(s)

Gaétan Jarry — 2023
Format : Coffret 2 CD + DVD + Blu-ray (Collection « Opéra français » n° 17)
Label : Château de Versailles Spectacles
Référence : CVS 102
Année d’enregistrement : Captation audio et vidéo des représentations des 10, 11 et 12 novembre 2022, Chapelle royale du château de Versailles ; publication en 2023
Distribution :
- David : Reinoud Van Mechelen, haute-contre
- Jonathas : Caroline Arnaud, dessus
- Saül : David Witczak, baryton
- La Pythonisse : François-Olivier Jean, haute-contre
- Joabel : Antonin Rondepierre, taille
- L’Ombre de Samuel : Geoffroy Buffière, basse
- Achis : Virgile Ancely, basse
Direction : Gaétan Jarry
Orchestre : Chœur et Ensemble Marguerite Louise, avec le Ballet de l’Opéra Royal
Langue : Français
Particularité :
Événement à double titre : pour la première fois de son histoire, la Chapelle royale de Versailles accueillait un opéra mis en scène, dans un dispositif d’Antoine et Roland Fontaine épousant les arcs de l’édifice, sous un immense dais rouge tenant à la fois du rideau de théâtre et de la pompe liturgique. Marshall Pynkoski et Jeannette Lajeunesse Zingg, fondateurs d’Opera Atelier, y appliquent leur méthode : gestuelle baroque restituée au millimètre, danses documentées, costumes de Christian Lacroix — une reconstitution rêvée plutôt qu’archéologique, où le décoratif ne cesse jamais de servir l’émotion. Gaétan Jarry dirige un Ensemble Marguerite Louise d’une souplesse remarquable, attentif à la théâtralité des chœurs comme à l’intimité des plaintes, et les trompettes guerrières y sonnent avec un éclat qui doit tout au lieu. Reinoud Van Mechelen offre un David d’anthologie : timbre égal sur toute la tessiture, diction et prosodie d’une justesse exemplaire, art du legato qui fait de chacune de ses plaintes un moment suspendu — la plus belle haute-contre à la française de sa génération. Face à lui, le Saül de David Witczak s’impose comme le véritable centre de gravité du drame, roi shakespearien tiraillé entre attirance et répulsion, tandis que la Pythonisse acide et opulente de François-Olivier Jean place d’emblée le prologue à un sommet d’intensité. Couronné du Diamant d’Opéra Magazine, de cinq Diapasons et du Preis der deutschen Schallplattenkritik, ce coffret est aujourd’hui la version de référence, et la seule à donner l’ouvrage en image.
William Christie — 1988
Format : CD (2 disques)
Label : Harmonia Mundi (coproduction France Musique et Fondation Société Générale pour la Musique)
Référence : HMC 901289.90 ; réédition « Musique d’abord » HMA 1901289.90
Année d’enregistrement : 1988, Studio 103 de la Maison de la Radio, Paris
Distribution :
- David : Gérard Lesne, haute-contre
- Jonathas : Monique Zanetti, soprano
- Saül : Jean-François Gardeil, baryton-basse
- La Pythonisse : Dominique Visse, haute-contre
- Joabel : Jean-Paul Fouchécourt, ténor
- L’Ombre de Samuel et Achis : Bernard Deletré, basse
- Bergères et captives : Véronique Gens, Cathy Missika, Anne-Julia Goddet, Shen Lin Chou
- Un guerrier : Romain Bischoff — Un de la suite de David : Charles Daniels — Un du peuple : Douglas Nasrawi
Direction : William Christie
Orchestre : Les Arts Florissants
Langue : Français
Particularité :
Gravé quatre ans après la Médée qui avait fait date, ce David et Jonathas parachève l’entreprise de réhabilitation menée par Christie et Les Arts Florissants : c’est lui qui a établi l’ouvrage comme le chef-d’œuvre lyrique de Charpentier aux côtés de la tragédie de Thomas Corneille. Christie assume pleinement le parti pris de la partition — un prologue entièrement intégré au drame, une action quasi immobile, presque dépourvue de récitatif — et en fait une force : les grands chœurs des actes I et V y prennent une ampleur oratoriale qui rappelle Carissimi, tandis que les plaintes sont modelées avec une souplesse de diction alors inédite au disque. Dominique Visse, bien que confiné au prologue, y livre l’une des interprétations les plus marquantes de sa carrière : passage du falsetto à la voix de poitrine, couleurs vénéneuses, sens du théâtre absolu, et jamais la moindre concession à la caricature dans un rôle qui l’appelait pourtant. Jean-François Gardeil compose un Saül d’une sobriété exemplaire, dont la grande scène du troisième acte suscite la compassion autant que l’effroi ; Monique Zanetti prête à Jonathas un timbre d’une juvénilité touchante et une scène de mort magnifiquement chantée ; Gérard Lesne, David d’une noblesse un peu réservée, se hausse dans l’acte final à un pathétique bouleversant. On y entend aussi, dans les petits rôles, une jeune Véronique Gens. Trente-cinq ans après, la version reste indispensable : moins spectaculaire que celle de Versailles, mais d’une pureté de style qui n’a pas pris une ride.
Postérité :
Le sort de David et Jonathas est celui de tout Charpentier dramatique : un succès de son temps — les contemporains saluèrent l’ouvrage sans réserve —, puis deux siècles et demi de silence, la musique du plus italien des Français ayant été balayée par la postérité écrasante de Lully, et ses vingt-huit volumes de Mélanges autographes ayant dormi jusqu’à leur exploration savante au XXe siècle. La renaissance s’est faite en deux temps : la version de studio de Michel Corboz (Erato, 1981), qui donna la première idée de l’œuvre, puis celle de Christie en 1988, qui lui donna son style. Depuis, l’ouvrage s’est installé sur les scènes : production d’Andreas Homoki au Festival d’Aix-en-Provence en 2012, à nouveau sous la direction de Christie, immortalisée en DVD et couronnée aux International Opera Awards ; spectacle de Pynkoski à Versailles en 2022 ; enregistrement d’Olivier Schneebeli avec les Pages et Chantres du Centre de musique baroque de Versailles en 2024. Sa place se comprend en regard de Médée : là où celle-ci se mesure frontalement à la tragédie lyrique officielle, David et Jonathas en propose l’antithèse, une dramaturgie de l’affect et du chœur, plus proche de l’oratorio que du spectacle à machines. Reste, au cœur de l’œuvre, ce que le XXIe siècle y entend avec une acuité nouvelle : l’histoire de deux jeunes hommes que la politique, la jalousie et la guerre séparent, et dont l’attachement — le texte biblique le dit sans détour — passait tout autre amour.


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