Format :
- Dramma per musica en un prologue (dont la musique est perdue) et trois actes.
- Musique : Francesco Cavalli (Pier Francesco Caletti-Bruni, dit).
- Livret : Giovanni Andrea Moniglia (1624-1700), médecin de cour et poète florentin ; texte conçu dès 1654 pour la cour des Médicis, puis « recyclé » et republié en 1658 pour les festivités de la naissance de l’infant d’Espagne.
- Langue : Italien.
Création :
12 juin 1658, au Teatro della Pergola de Florence, sous le patronage du cardinal Giovan Carlo de’ Medici.
Cavalli a alors cinquante-six ans et règne sans partage sur la scène lyrique vénitienne : héritier direct de Monteverdi, dont il fut le choriste puis le collaborateur à Saint-Marc, il a déjà donné Giasone (1649), La Calisto (1651) et Erismena (1655), et son style — récitatif souple et déclamatoire, ariosos brefs qui affleurent au détour du vers, laments sur basse obstinée, écriture instrumentale sobre mais colorée — définit à lui seul l’opera alla veneziana. L’Ipermestra le montre au sommet de sa maturité, quelques années avant son fastueux et amer voyage parisien pour Ercole amante (1662). L’œuvre est aussi le témoin d’un métissage rare : la dramaturgie vénitienne, avec ses ressorts comiques et ses travestissements, greffée sur le faste machiniste d’une fête de cour toscane.
Livret :
Le livret de Moniglia repose sur le mythe des Danaïdes tel que le transmettent Eschyle, Apollodore et surtout Ovide (Héroïdes, XIV). Danaos, chassé d’Égypte par son frère Égyptos et devenu roi d’Argos, apprend d’un oracle qu’il périra de la main d’un fils de son frère : il marie ses cinquante filles aux cinquante neveux, avec l’ordre de les égorger durant la nuit de noces. Seule Hypermnestre épargne son époux Lyncée. Une relation imprimée de 1658 raconte que le cardinal, désireux d’un abbattimento — un combat scénique — pour célébrer la naissance du prince Felipe Próspero, aurait commandé le texte à la hâte, Moniglia l’écrivant en quelques jours après avoir choisi le sujet « juste ». La publicité de la création fut si efficace que l’on crut longtemps l’ouvrage né pour l’occasion. Or l’Ipermestra existait dès 1654 : une correspondance atteste que Cavalli, entre août et novembre de cette année-là, envoyait acte après acte sa partition à ses commanditaires florentins, et l’autographe conservé à la Biblioteca Marciana de Venise — unique source musicale de l’œuvre — porte, dans ses derniers folios, une dédicace non au prince « Filippo » mais à « Vittoria », c’est-à-dire à la grande-duchesse Vittoria della Rovere. Un livret manuscrit conservé à Rome confirme cette destination première : son prologue, dont la musique est perdue, célébrait le trente-troisième anniversaire de « la reine de l’Arno ». L’ouvrage devait inaugurer le Teatro della Pergola bâti par l’Accademia degli Immobili ; les retards du chantier repoussèrent l’ouverture à 1657 avec Il potestà di Colognole de Moniglia et Jacopo Melani, et l’Ipermestra ne connut la scène qu’un an plus tard, réarmée pour la gloire des Habsbourg d’Espagne.
Intrigue :
- Acte I : Dans la cour du palais d’Argos, Ipermestra et Linceo célèbrent leur union avec ferveur. Arbante, favori du roi, brûle en secret pour la princesse, au désespoir d’Elisa, la suivante qu’il a autrefois aimée ; la vieille nourrice Berenice commente les noces collectives avec une verve toute vénitienne. Danao révèle alors à sa fille l’oracle et lui ordonne d’assassiner son époux. Ipermestra feint d’obéir, puis, dans une scène de lament qui culmine sur l’aria Piangete, occhi, piangete, choisit de sauver son amour : elle avoue tout à Linceo et le presse de fuir. Restée seule, elle exhale sa douleur dans Già che non ode il cielo. Danao découvre la trahison et se déchaîne contre elle ; l’acte s’achève sur le monologue comique de Berenice, qui s’indigne d’un mariage inventé « pour mettre fin au monde » et pressent malgré tout un dénouement heureux.
- Acte II : Ipermestra est emprisonnée. Elisa vient la visiter, partagée entre sa fidélité et sa jalousie ; la princesse chante l’absence de Linceo (Nel mar de’ miei tormenti). Arbante tente de la séduire, se heurte à une constance de roc ; Elisa, témoin de la scène, s’apprête à le dénoncer à Danao puis se tait par amour. Le roi, apprenant que Linceo marche sur Argos, dépêche Arbante en ambassadeur de paix, puis, après l’aria Affetti, pietà, partite da me, accable sa fille de reproches. Ipermestra envoie Elisa et Berenice au camp ennemi et referme la scène sur Durissime catene. Mais Arbante, déchiré entre Vendetta ed Amore, ment à Linceo : la princesse, dit-il, en aurait épousé un autre. Linceo déclare la guerre ; Argos s’embrase tandis que Danao résout de mourir les armes à la main, et que se déploie sur scène l’abbattimento.
- Acte III : Argos n’est plus que ruines. Ipermestra, qui a tout perdu, chante Cara la vita a me, se morte adoro ? et apprend d’Elisa que Linceo la hait. Arbante, seul, mesure l’énormité de son mensonge dans le lament de repentance Disperato cor mio, dimmi : che fai ?. Linceo, vainqueur mais le cœur vide, retourne à son premier amour pour Elisa (Il primo ardor) ; celle-ci refuse ses avances et lui révèle la fidélité inébranlable de la princesse. Trop tard : après l’ultime lament Come viver poss’io, Ipermestra se précipite du haut de la tour sous les yeux de Linceo. Vénus, en récompense de sa constance, dépêche le paon de Junon qui la sauve. Linceo lui rend son amour, Arbante avoue son imposture et obtient son pardon, Elisa retrouve son amant ; l’opéra s’achève sur le duo O mia vita, o mio core puis le chœur à quatre Così d’amor le pene.
Enregistrement(s)

Mike Fentross — 2019
Format : CD (3 disques) — Live recording
Label : Challenge Classics
Référence : CC72774
Année d’enregistrement : 24 août 2006, Stadsschouwburg d’Utrecht (Festival Oude Muziek / Holland Festival Early Music) ; publication en 2019
Distribution :
- Ipermestra : Elena Monti, soprano
- Linceo : Emanuela Galli, mezzo-soprano
- Elisa : Gaëlle Le Roi, soprano
- Berenice : Marcel Beekman, ténor
- Danao : Sergio Foresti, basse
- Arbante : Mark Tucker, ténor
Direction : Mike Fentross (Mónica Pustilnik, chef assistante, archiluth et guitare baroque)
Orchestre : La Sfera Armoniosa (violons menés par Makoto Akatsu, lirone et violes, violoncelle, violone, chitarrone, deux clavecins, orgue, virginal, deux harpes, sacqueboute, flûtes à bec, trompettes, percussions) ; pas de chœur, l’ensemble final étant confié aux solistes
Langue : Italien
Particularité :
Cet enregistrement est l’acte de naissance discographique de l’œuvre. Mike Fentross raconte s’être vu remettre en 2003, sur un coussin de velours rouge, dans la salle des manuscrits de la Biblioteca Marciana, l’autographe vieux de plus de trois siècles ; trois ans plus tard, il en dirigeait la première moderne, mise en scène par Wim Trompert, dans une édition établie avec Jolando Scarpa. Le disque restitue cette création intégralement, en une seule prise, sans la moindre correction — parti pris radical qui explique quelques aspérités vocales mais confère à l’ensemble une tension théâtrale que les captations de studio atteignent rarement. La partition de Cavalli ne comportant pas de sinfonia d’ouverture, Fentross emprunte celle de Doriclea (Venise, 1645), et fait sonner l’abbattimento sur la Battalla de Barabaso yerno de Satanas d’Andrea Falconieri (Naples, 1650) : deux suppléments historiquement plausibles et dramatiquement efficaces. Le continuo, exceptionnellement fourni — deux harpes, lirone, deux clavecins, orgue, luths — colore chaque affect avec une souplesse qui est la marque de La Sfera Armoniosa, saluée par la presse pour son jeu vif et bigarré. La distribution respecte les conventions de 1658 : Linceo confié à une voix de femme (Emanuela Galli, familière du répertoire cavallien), et surtout la nourrice Berenice à un ténor travesti, rôle dont Marcel Beekman fait un régal de comédie sans jamais sombrer dans la caricature. Elena Monti tient la longue arche des laments d’Ipermestra, tandis que Sergio Foresti donne à Danao la noirceur d’un roi que la peur rend parricide. Les coupures sont visibles à la numérotation des scènes du deuxième acte — on passe de la scène 12 à la scène 21 —, l’édition ayant resserré une œuvre de fête de cour hors norme aux dimensions d’une soirée. Restent trois heures d’un théâtre chanté d’une éloquence rare, seule intégrale disponible à ce jour.
Postérité :
Après les fastes florentins de 1658, l’Ipermestra disparut avec presque tout l’héritage de Cavalli : la partition dormit près de trois siècles et demi dans les fonds vénitiens, tandis que le nom du compositeur se réduisait à une note de bas de page entre Monteverdi et Alessandro Scarlatti. La réhabilitation vint au XXe siècle, d’abord par les réalisations très libres de Raymond Leppard à Glyndebourne (L’Ormindo, 1967 ; La Calisto, 1970), puis, à mesure que s’imposaient les instruments d’époque, par les lectures philologiques de René Jacobs, William Christie, Christophe Rousset ou Emmanuelle Haïm, qui ont fait de Giasone, La Calisto, Erismena et Elena des piliers du répertoire baroque. La résurrection de l’Ipermestra par Fentross en 2006 s’inscrit à l’avant-garde de ce mouvement, et le chef note lui-même que d’autres se sont ensuite frayé un chemin vers les trésors de la Marciana. L’aboutissement le plus spectaculaire fut la production de Glyndebourne en 2017, Hipermestra dirigée par William Christie à la tête des Arts Florissants dans une mise en scène de Graham Vick, avec Emőke Baráth dans le rôle-titre — première britannique de l’ouvrage, saluée pour la beauté déchirante de ses laments. Confrontée aux chefs-d’œuvre contemporains — L’incoronazione di Poppea de Monteverdi, Il pomo d’oro de Cesti —, l’Ipermestra occupe une position singulière : ni pure fable mythologique à machines, ni comédie vénitienne, mais tragédie intime d’une femme sommée de choisir entre son père et son époux, où l’héroïsme se confond avec la constance amoureuse. C’est par là qu’elle parle encore : par la longue plainte d’Ipermestra, l’une des plus bouleversantes que le Seicento ait écrites, et par ce mélange assumé de larmes et de rire dont Cavalli fut le maître incontesté.

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