Note personnelle : ,

Cavalli, Pier Francesco — La Calisto (1651)

Format :

  • Dramma per musica en un prologue et trois actes.
  • Musique : Francesco Cavalli (Pier Francesco Caletti-Bruni, dit).
  • Livret : Giovanni Faustini (1615-1651), librettiste attitré et associé de Cavalli, d’après le livre II des Métamorphoses d’Ovide ; dernier texte achevé du poète, mort à trente-six ans pendant les représentations.
  • Langue : Italien.

Création :

28 novembre 1651, au Teatro Sant’Apollinare de Venise.
Cavalli a quarante-neuf ans et occupe alors la position dominante sur les scènes vénitiennes : héritier direct de Monteverdi, dont il fut le choriste puis l’organiste à Saint-Marc, il a déjà donné Egisto (1643), Ormindo (1644), Giasone (1649) — le plus grand succès du siècle — et vient d’ouvrir avec Faustini le minuscule Sant’Apollinare, théâtre d’à peine quelques centaines de places. Son écriture y atteint un point d’équilibre rare : récitatif d’une souplesse déclamatoire absolue, ariosos brefs qui affleurent et s’évanouissent, laments sur basse descendante, comique populaire et lyrisme sensuel juxtaposés sans transition. L’ouvrage n’attira qu’un public restreint et ne connut que onze représentations ; Faustini mourut le 19 décembre suivant, laissant la saison inachevée, et La Calisto sombra dans un oubli de trois siècles.

Livret :

Faustini puise dans Ovide (Métamorphoses, II, 401-530) la fable de Callisto, nymphe de l’entourage de Diane, séduite par Jupiter déguisé en déesse, chassée par sa maîtresse, changée en ourse par la jalousie de Junon, enfin placée au ciel sous la forme de la Grande Ourse. Il y greffe, selon l’usage vénitien, une seconde intrigue tirée du mythe d’Endymion — le berger du mont Latmos aimé de la Lune, ici confondue avec Diane —, un troisième fil comique autour de la vieille nymphe Linfea et du petit satyre Satirino, et un prologue allégorique où la Nature, l’Éternité et le Destin annoncent la catastérisation finale. Le texte, écrit et mis en musique en 1651, joue avec un raffinement inouï des travestissements et des voix : Jupiter chantant en Diane, une nymphe âgée confiée à un ténor travesti, un satyre à une voix aiguë. Sous la gaillardise affleure une méditation mélancolique sur le désir, la métamorphose et la consolation céleste, thème que Faustini n’aura pas eu le temps de voir triompher.

Intrigue :

  • Prologue : La Nature, l’Éternité et le Destin contemplent le cours des choses et prédisent qu’une mortelle sera bientôt admise parmi les astres.
  • Acte I : La terre, calcinée par la chute de Phaéton, est visitée par Jupiter et Mercure venus la restaurer. Le dieu aperçoit Calisto, nymphe vouée à la chasteté de Diane, qui repousse ses avances avec véhémence. Mercure lui souffle le stratagème : Jupiter prend l’apparence de Diane, et Calisto, éperdue, se donne avec joie à cette fausse déesse. Ailleurs, le berger Endimione soupire pour la vraie Diane, qui l’aime en secret ; Linfea, nymphe mûrissante, réclame un mari et se voit courtisée par le satyre Satirino, qui la raille. Rencontrant la véritable Diane, Calisto lui réclame ses baisers et se fait chasser avec fureur. L’acte s’achève sur un ballet d’ours.
  • Acte II : Sur les cimes du Latmos, Endimione s’endort en invoquant la Lune ; Diane descend, le contemple, l’embrasse, et l’aveu réciproque éclate dans l’un des duos les plus tendres du Seicento. Pan, amoureux éconduit de la déesse, dépêche Silvano et Satirino qui s’emparent du berger et l’enchaînent. Junon, alertée par les frasques de son époux, descend sur terre, recueille les confidences de Calisto et perce à jour l’imposture. Le second acte se clôt sur un combat de nymphes et de satyres.
  • Acte III : Junon, assistée des Furies, métamorphose Calisto en ourse. Diane délivre Endimione des mains de Pan et scelle avec lui un amour chaste, promis aux rendez-vous du songe. Jupiter, impuissant à défaire le sortilège, offre à Calisto la seule réparation qui lui reste : une place au firmament. Après le duo Mio tonante / Vaga amante et le chœur des Esprits célestes, la nymphe s’élève parmi les étoiles sur une chaconne d’une douceur bouleversante.

Enregistrement(s)

Raymond Leppard — 1972

Format : 2 LP à l’origine, réédité en CD (2 disques)
Label : Argo / Decca (rééditions Decca « Opera » et Decca Eloquence)
Référence : Argo ZNF 11-12 ; réédition CD Decca 436 216-2
Année d’enregistrement : 1971, dans l’Organ Room de Glyndebourne (Sussex) — la salle même où l’institution avait donné ses premières représentations lyriques, préférée au grand théâtre pour son acoustique ; prise de son de l’équipe Decca menée par Kenneth Wilkinson, direction artistique de Michael Bremner
Distribution :

  • Calisto : Ileana Cotrubas, soprano
  • Diana : Janet Baker, mezzo-soprano
  • Giove : Ugo Trama, basse
  • Endimione : James Bowman, contre-ténor
  • Mercurio : Peter Gottlieb, baryton
  • Linfea : Hugues Cuénod, ténor (rôle travesti)
  • Satirino : Janet Hughes
  • Pane : Federico Davià
  • Silvano : Owen Brannigan, basse
  • Giunone : Teresa Kubiak, soprano
  • Eco : Isla Brodie, soprano

Direction : Raymond Leppard
Orchestre : London Philharmonic Orchestra & Glyndebourne Festival Opera Chorus
Langue : Italien

Particularité :
C’est l’enregistrement fondateur, celui par lequel Cavalli est revenu au monde. Il documente la production de Glyndebourne montée par Leppard en 1970, que Stanley Sadie saluait dans le Musical Times comme un accueil enthousiaste et, probablement, la première exécution de l’œuvre depuis 1651. Cavalli ne notant que la ligne vocale et la basse, en se contentant d’indiquer les sinfonie et l’instrumentation, le disque repose intégralement sur la « recomposition » de Leppard : cordes nourries d’orchestre symphonique moderne, harpes, coupures et transpositions, tuilages de scènes, sonorités opulentes qui doivent autant à Britten qu’au Seicento. Cette liberté, aujourd’hui contestée, fut alors la condition de la résurrection — et l’ivresse théâtrale demeure intacte. La distribution est légendaire : Janet Baker en Diane d’une souveraine noblesse, Ileana Cotrubas en Calisto d’une innocence blessée, James Bowman en Endymion irréel, et le vétéran Hugues Cuénod, alors âgé de soixante-dix ans, en Linfea travestie d’une drôlerie irrésistible. Un document historique doublé d’une soirée d’anthologie, indispensable même à qui préfère l’exactitude philologique.

René Jacobs — 1995

Format : CD (3 disques), 2 h 45
Label : Harmonia Mundi (coproduction Westdeutscher Rundfunk, Cologne)
Référence : HMC 901515.17 (rééditions HMX 2901515.17 et HMY 2921515.17)
Année d’enregistrement : Studio de la WDR, Cologne, 1994 ; publication en mars 1995
Distribution :

  • Calisto / Eternità : María Bayo, soprano
  • Giove : Marcello Lippi, baryton-basse
  • Mercurio : Simon Keenlyside, baryton
  • Endimione : Graham Pushee, contre-ténor
  • Diana / Destino : Alessandra Mantovani
  • Giunone : Sonia Theodoridou, soprano
  • Linfea : Gilles Ragon, ténor (rôle travesti)
  • Satirino / une Furie : Dominique Visse, contre-ténor
  • Pane / Natura : Barry Banks, ténor
  • Silvano : David Pittsinger, basse
  • Une Furie : Judith Vindevogel, soprano

Direction : René Jacobs (également réalisation musicale et continuo)
Orchestre : Concerto Vocale (les Esprits célestes étant chantés par les solistes eux-mêmes)
Langue : Italien

Particularité :
Vingt ans après Leppard, Jacobs propose l’exact contrepoint : instruments d’époque, effectif chambriste, continuo foisonnant et inventif — clavecins, orgue, harpe, théorbes, lirone — et une réalisation qui, loin de recomposer, dilate et colore le squelette laissé par Cavalli, avec sinfonie, ritournelles et danses restituées dans l’esprit vénitien. Le geste le plus fameux du disque touche à la dramaturgie vocale : Jupiter déguisé en Diane séduit Calisto par le son même, en chantant en falsetto — Marcello Lippi conjuguant une basse d’une plénitude toute divine et une voix de tête étonnamment expressive, solution que Jacobs défend comme conforme aux usages de 1651 et qui donne à la scène de séduction un trouble inoubliable. María Bayo offre à Calisto une fraîcheur juvénile et une plainte finale d’une pureté déchirante, Simon Keenlyside — au tout début de sa carrière — un Mercure de haute insolence, Dominique Visse un Satirino d’une verdeur hilarante, Gilles Ragon une Linfea qui ne cède rien à Cuénod. Récompensée par le Diapason d’or, le Cannes Classical Award et le Preis der deutschen Schallplattenkritik, cette version reste la référence absolue du répertoire cavallien au disque, et l’une des plus belles réussites de tout l’opéra baroque enregistré.

Sébastien Daucé — 2025

Format : 3 CD.
Label : harmonia mundi.
Référence : HMM 902801.03 ; parution en 2026.
Année d’enregistrement : juillet 2025, en public, Théâtre de l’Archevêché, Festival d’Aix-en-Provence.
Distribution :

  • Calisto : Lauranne Oliva, soprano
  • Giove, Giove in Diana : Alex Rosen, basse
  • Endimione : Paul-Antoine Bénos-Djian, contre-ténor
  • L’Eternità, Giunone : Anna Bonitatibus, mezzo-soprano
  • Diana : Giuseppina Bridelli, mezzo-soprano
  • Mercurio : Dominic Sedgwick, baryton
  • Linfea : Zachary Wilder, ténor
  • La Natura, Pane, Furia : David Portillo, ténor
  • Il Destino, Il Satirino, Furia : Théo Imart, contre-ténor
  • Silvano, Furia : José Coca Loza, basse

Direction : Sébastien Daucé.
Orchestre : Ensemble Correspondances.
Langue : italien.

Particularité :

Captation de la production du Festival d’Aix-en-Provence 2025, présentée au Théâtre de l’Archevêché. Sébastien Daucé propose une lecture d’une grande richesse instrumentale : cordes, violes, lirone, cornets, sacqueboutes, flûte, basson et un continuo foisonnant (archiluth, théorbe, guitare), et enrichit la partition de sinfonie et de danses empruntées à des contemporains de Cavalli (Legrenzi, Rossi, Marini, Farina, Merula, Valentini, Arrigoni). Ce choix d’un effectif étoffé, loin de l’orchestre réduit des théâtres vénitiens, et un phrasé très lié ont divisé la critique : Forum Opéra juge l’ensemble « trop chanté, trop peu joué », tout en saluant plusieurs voix. Lauranne Oliva campe une Calisto ardente et rebelle, Paul-Antoine Bénos-Djian un Endimione sensuel malgré quelques maniérismes, Giuseppina Bridelli une Diane fière et Anna Bonitatibus une Junon majestueuse ; en revanche, le fausset d’Alex Rosen dans « Giove in Diana » peine à convaincre, et la Linfea de Zachary Wilder manque de mordant comique. Une version luxueuse et soignée, plus lyrique que théâtrale, qui s’ajoute aux grandes références de Leppard et de Jacobs.

Postérité :

Échec commercial en 1651, La Calisto ne fut jamais reprise du vivant de son auteur et dormit trois siècles dans les manuscrits de la Biblioteca Marciana, avec l’essentiel des quelque quarante opéras de Cavalli. Sa résurrection à Glyndebourne en 1970, dans la réalisation somptueusement anachronique de Leppard, fit basculer la perception d’un répertoire entier : après L’Ormindo (1967), elle imposa Cavalli comme le troisième sommet du Seicento lyrique, aux côtés de Monteverdi et de Cesti. La génération suivante — Jacobs au premier chef, dont la lecture accompagna la production scénique d’Herbert Wernicke qui fit le tour de l’Europe — substitua à la fresque symphonique un théâtre de chambre acéré, sensuel et drôle, et acheva de faire de l’ouvrage un titre de répertoire : rares sont désormais les saisons baroques sans une Calisto, de Munich à Bruxelles, d’Amsterdam à Aix. Confrontée à L’incoronazione di Poppea, dont elle partage le cynisme amoureux et la liberté de ton, elle s’en distingue par sa tendresse : là où Monteverdi couronne le crime, Faustini et Cavalli offrent à leur victime une consolation astrale. C’est cette ambivalence — la farce et le sublime cohabitant dans la même scène, la métamorphose comme châtiment et comme apothéose — qui fait de La Calisto l’une des œuvres les plus modernes que le XVIIe siècle nous ait laissées.

 

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