Note personnelle : ,

Cavalli, Pier Francesco — Il Novello Giasone (1671)

Format :

  • Dramma per musica en un prologue et 3 actes — remaniement romain du Giasone vénitien de 1649.
  • Musique : Francesco Cavalli, réadaptée par Alessandro Stradella (1639-1682), qui signe plusieurs airs nouveaux et de brefs interludes instrumentaux.
  • Livret : Giacinto Andrea Cicognini, avec des ajouts de Giovanni Filippo Apolloni et Filippo Acciaiuoli.
  • Langue : Italien.

Création :

17 janvier 1671, au Teatro Nuovo de Tordinona, à Rome.
Cavalli a soixante-huit ans et n’a plus rien à faire dans cette affaire : depuis l’échec parisien d’Ercole amante, il s’est retiré du théâtre pour se consacrer à la musique sacrée, et sa partition de 1649 mène désormais une vie autonome, remontée de ville en ville sans que son auteur y soit consulté. C’est Alessandro Stradella, alors âgé d’une trentaine d’années et l’un des musiciens les plus en vue de la Rome pontificale, qui se charge de l’adaptation. Le Tordinona venait de rouvrir sous le patronage de Clément IX, dans une Rome qui redécouvrait l’opéra public après des décennies d’interdits ; il fallait un ouvrage à succès garanti, et le Giasone était le titre le plus sûr du répertoire. Les interventions de Stradella — airs neufs, sinfonie, retouches d’orchestration — laissent affleurer une esthétique déjà plus tardive, plus tournée vers l’aria da capo, sans jamais dénaturer le climat vénitien de l’original.

Livret :

Le texte de Cicognini, écrit pour Venise en 1649, subit ici les remaniements exigés par une reprise romaine : Giovanni Filippo Apolloni, poète chevronné du milieu pontifical, et Filippo Acciaiuoli, homme de théâtre et ingénieur de machines, y ajoutent leur part. La contrainte romaine était double : la scène pontificale interdisait aux femmes de paraître — tous les rôles féminins passaient aux castrats et aux falsettistes — et la censure imposait de tempérer ce que la comédie vénitienne avait de plus licencieux. Le prologue est refondu, remplacé par une allégorie des arts où la Musique, la Poésie, la Peinture et l’Architecture disputent devant l’Amour de leur prééminence — dispositif typiquement romain, célébrant les fastes du théâtre lui-même. Le fond de l’intrigue demeure : l’entrelacs amoureux de Jason, de Médée et d’Hypsipyle, avec toute la panoplie du genre — jalousie, abandon, désir, dissimulation, machinations, double jeu, confrontations furieuses et, pour finir, une part de véritable tendresse.

Intrigue :

  • Prologue : La Musique, la Poésie, la Peinture et l’Architecture, en présence de l’Amour, rivalisent de prétentions, chacune revendiquant sa part dans le spectacle qui va s’ouvrir.
  • Acte I : En Colchide, Jason venu conquérir la Toison d’or s’abandonne chaque nuit aux bras d’une amante masquée dont il ignore l’identité : la reine Médée. Hercule et Besso s’indignent de le voir amolli par la volupté. Hypsipyle, reine de Lemnos, qu’il a épousée puis abandonnée avec leurs deux enfants, s’est mise à sa recherche ; Égée, roi d’Athènes, soupire vainement pour Médée. L’acte culmine sur la grande invocation infernale de la magicienne, qui obtient des puissances souterraines l’anneau garantissant à Jason sa conquête.
  • Acte II : La Toison acquise, Jason s’embarque avec Médée. Une tempête jette les fugitifs sur la côte même où se trouve Hypsipyle. La rencontre des deux femmes est inévitable ; Jason, sommé de choisir, se dérobe et multiplie les faux-fuyants, tandis que les comparses — Delfa la nourrice, Alinda la suivante, Demo le bègue — commentent l’affaire avec une verve toute vénitienne.
  • Acte III : Excédé, Jason charge Besso de précipiter Hypsipyle à la mer. La méprise s’installe : c’est Médée qui est jetée dans les flots, sauvée par Égée, lequel s’apprête à poignarder Jason endormi jusqu’à ce qu’Hypsipyle s’interpose. Devant tant de fidélité, Jason revient à son épouse, Médée épouse Égée, et l’ouvrage s’achève sur le lieto fine obligé.

Enregistrement(s)

Antonio Greco — 2011

Format : CD (3 disques)
Label : Bongiovanni, collection « Novità del Passato »
Référence : code-barres 8007068246427
Année d’enregistrement : Captation live du 37e Festival della Valle d’Itria, Teatro Verdi de Martina Franca, juillet 2011 ; parution 2014. Mise en scène de Juliette Deschamps, décors de Benito Leonori, costumes de Vanessa Sannino
Distribution :

  • Giasone : Borja Quiza (baryton)
  • Medea : Aurora Tirotta (soprano)
  • Isifile : Roberta Mameli (soprano)
  • Egeo : Mirko Guadagnini (ténor)
  • Besso : Luigi De Donato (basse)
  • Delfa : Paolo Lopez (sopraniste)
  • Oreste : Luca Tittoto (basse)
  • Alinda / Pittura : Gaia Petrone (mezzo-soprano)
  • Ercole : Masashi Mori (basse)
  • Demo / Architettura : Krystian Adam (ténor)
  • Volano / Satiro : Pavol Kuban (baryton)
  • Sole : Maria Luisa Casali (soprano)
  • Musica : Gabriella Costa (soprano)
  • Poesia / Amore : Giuseppina Bridelli (mezzo-soprano)

Direction : Antonio Greco
Orchestre : OIDI — Festival Baroque Ensemble
Langue : Italien

Particularité :
Première représentation mondiale en temps modernes, et à ce jour unique gravure : voilà qui suffirait à justifier l’existence de ce coffret. L’entreprise repose sur une base philologique solide — l’édition critique établie par Nicola Usula et Marco Beghelli avec le concours de Lorenzo Bianconi, prolongée en 2013 par la publication du fac-similé chez Ricordi dans la collection « Drammaturgia musicale veneta ». Le Festival della Valle d’Itria, qui a fait de l’exhumation sa raison d’être, offrait le cadre idéal à cette curiosité. L’intérêt majeur du disque est comparatif : entendre à quelques minutes d’intervalle la matière vénitienne de Cavalli et les greffes romaines de Stradella permet de saisir, presque à l’état pur, la mutation stylistique qui s’opère entre 1649 et 1671 — les ajouts, y compris quelques brefs interludes instrumentaux, laissent affleurer les tournures du baroque tardif tout en respectant le climat de l’original. Antonio Greco et l’ensemble OIDI défendent la partition avec un engagement constant et une palette de continuo variée. La distribution, jeune et nombreuse — quatorze chanteurs pour dix-huit rôles —, brille par sa cohésion plus que par l’éclat individuel ; on retiendra l’Hypsipyle de Roberta Mameli, d’une éloquence qui la place au niveau des meilleures titulaires du rôle, la Médée d’Aurora Tirotta, et la savoureuse Delfa du sopraniste Paolo Lopez, qui restitue quelque chose de la travestie romaine d’origine.

Postérité :

Ce Novello Giasone est moins une œuvre qu’un document — et c’est précisément ce qui le rend passionnant. Il atteste l’immense fortune de l’original : avec dix-huit représentations dès la première saison vénitienne, une vingtaine de productions recensées jusqu’en 1681 et plus de soixante éditions du livret au cours du siècle, le Giasone fut l’opéra italien le plus joué du Seicento, et l’un des tout premiers best-sellers lyriques de l’histoire. Le remaniement romain de 1671 illustre la pratique alors universelle de l’opéra comme matière vivante et réinterprétable, où l’on adaptait sans scrupule une partition aux voix disponibles, aux goûts locaux et aux exigences de la censure — pratique que le XIXe siècle, avec son culte de l’œuvre close et de l’intention auctoriale, allait rendre incompréhensible. Il documente aussi une conjonction rare : la rencontre, par partition interposée, de deux des plus grands musiciens italiens du siècle, à trente années de distance. Après avoir sombré dans l’oubli comme son modèle, l’ouvrage a bénéficié du renouveau des études cavalliennes des années 2000-2010, portées par Ellen Rosand et l’école bolonaise. Il reste une curiosité de spécialiste — mais une curiosité dont l’écoute, en regard des versions Jacobs ou Sardelli du Giasone original, éclaire d’un jour singulier la fabrique de l’opéra baroque.

 

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