Note personnelle : , ,

Cavalli, Pier Francesco — Il Giasone (1649)

Format :

  • Dramma per musica en un prologue et 3 actes.
  • Musique : Francesco Cavalli (1602-1676).
  • Livret : Giacinto Andrea Cicognini (1606-1651), d’après le cycle argonautique, avec une large part accordée aux personnages comiques.
  • Langue : Italien.

Création :

5 janvier 1649, au Teatro San Cassiano de Venise, pendant le carnaval.
Cavalli a quarante-six ans et se trouve au sommet de sa production vénitienne. Chanteur puis organiste à Saint-Marc, formé dans l’ombre de Monteverdi dont il fut le collaborateur direct, il s’est fait, depuis 1639, à la fois compositeur maison et impresario du San Cassiano, ce premier théâtre payant de l’histoire de l’opéra. Sa collaboration régulière avec Giovanni Faustini avait déjà produit une série d’ouvrages où récitatif, arias et ensembles s’articulent avec une vraisemblance dramatique nouvelle. L’association avec Cicognini, dramaturge florentin, ne donnera qu’un seul fruit — mais quel fruit : un ouvrage taillé pour le public payant vénitien, où le sublime et le trivial cohabitent sans hiérarchie, et dont la souplesse d’arioso, entre déclamation et chant, constitue l’accomplissement du style que Cavalli avait mis vingt ans à forger.

Livret :

Giacinto Andrea Cicognini, auteur florentin rompu au théâtre parlé espagnolisant, aborde la matière argonautique avec une désinvolture réjouissante. Le mythe de Jason et de la Toison d’or n’est ici qu’un prétexte : ce qui l’intéresse, c’est le chassé-croisé sentimental de deux femmes abandonnées par le même homme, et l’occasion de nourrir l’action d’une galerie de comparses comiques — Demo le bègue, Delfa la vieille nourrice égrillarde, Alinda la suivante délurée. On y reconnaît sans peine la dramaturgie du théâtre commercial : alternance rapide des registres, dialogues amoureux mêlés d’imprécations magiques et de bouffonneries, et cette morale du plaisir immédiat que les académiciens vénitiens jugeaient déjà scandaleuse. Le héros lui-même est traité sans indulgence : Jason est un séducteur veule, oublieux, incapable de choisir, et ce sont les femmes — Médée la magicienne, Hypsipyle l’abandonnée — qui portent toute la charge dramatique. La partition nous est notamment connue par un manuscrit autographe de 1650 conservé à Vienne.

Intrigue :

  • Prologue : Le Soleil et l’Amour se disputent la conduite du drame à venir, chacun revendiquant sa part dans le destin de Jason — le premier en tant qu’ancêtre de Médée, le second en maître des passions.
  • Acte I : Jason, venu conquérir la Toison d’or en Colchide, y passe ses nuits auprès d’une amante masquée dont il ignore l’identité : c’est la reine Médée. Son compagnon Hercule s’indigne de le voir amolli par le plaisir — le célèbre duo « Delizie, contenti » dit toute la volupté de cet abandon. Pendant ce temps, Hypsipyle, reine de Lemnos qu’il a épousée et rendue mère de deux enfants avant de disparaître, s’est lancée à sa recherche. Égée, roi d’Athènes, brûle en vain pour Médée. L’acte s’achève sur la grande invocation infernale de la magicienne, sommet incontesté de l’ouvrage, qui obtient des puissances souterraines l’anneau assurant à Jason la conquête de la Toison.
  • Acte II : La Toison conquise, Jason s’embarque avec Médée. Une tempête déclenchée par Éole jette les fugitifs sur le rivage même où se trouve Hypsipyle. Les deux femmes se rencontrent, se devinent rivales, et Jason, confronté aux deux, s’enferre dans les faux-fuyants plutôt que de trancher.
  • Acte III : Jason, excédé, charge Besso de faire disparaître Hypsipyle dans les flots. Le quiproquo s’en mêle : c’est Médée qui est précipitée à la mer, sauvée in extremis par Égée, lequel s’apprête ensuite à poignarder Jason endormi — Hypsipyle l’en empêche. Devant tant de constance, Jason revient à son épouse ; Médée, réconciliée, épouse Égée. L’ouvrage se referme sur un lieto fine général, précédé du bouleversant adieu d’Hypsipyle à la vie.

Enregistrement(s)

René Jacobs — 1988

Format : CD (3 disques, environ 3 h 54)
Label : Harmonia Mundi
Référence : HMC 901282.84 (réédition HMX 290 1282.84, puis collection « Héritage »)
Année d’enregistrement : Mai 1988, dans le prolongement de la production donnée la même année au Festival d’Innsbruck
Distribution :

  • Giasone : Michael Chance (contre-ténor)
  • Medea : Gloria Banditelli (mezzo-soprano)
  • Isifile : Catherine Dubosc (soprano)
  • Ercole / Giove : Harry van der Kamp (basse)
  • Besso : Michael Schopper (basse)
  • Oreste : Bernard Deletré (basse)
  • Alinda / Amore : Agnès Mellon (soprano)
  • Delfa : Dominique Visse (contre-ténor)
  • Egeo / Sole : Guy de Mey (ténor)
  • Demo : Gian Paolo Fagotto (ténor)

Direction : René Jacobs
Orchestre : Concerto Vocale (Amsterdam)
Langue : Italien

Particularité :
Gravure pionnière et longtemps unique, elle reste la référence absolue. René Jacobs, qui avait fait ses débuts scéniques dans l’Erismena d’Alan Curtis en 1974 puis signé un Xerse remarqué en 1985, avait développé une compréhension intime du théâtre vénitien — de sa dynamique sophistiquée et de ses équilibres, bien plus subtils qu’il n’y paraît, entre bouffe et tragique. Tout ici procède de cette intelligence : les récitatifs sont conduits comme du théâtre parlé, les ariosos éclosent naturellement du discours, le continuo commente sans jamais surcharger. La Médée de Gloria Banditelli domine la distribution avec une ardeur impérieuse, et son invocation infernale demeure l’une des scènes les plus saisissantes de toute la discographie baroque. Le Jason de Michael Chance manque peut-être de la sensualité qu’appelle « Delizie, contenti », mais sa plainte finale « Ovunque il piè rivolgo » est d’une émotion rare ; Catherine Dubosc campe une Hypsipyle poignante, et le prologue confié au tandem Guy de Mey / Agnès Mellon est un pur bonheur. Dominique Visse en Delfa apporte à la vieille nourrice sa verve irrésistible. La prise de son analogique, chaleureuse, manque un peu de profondeur à l’écoute d’aujourd’hui — c’est le seul reproche que l’on puisse formuler.

Federico Maria Sardelli — 2010

Format : CD (3 disques, 191’10) ; également disponible en DVD et Blu-ray (198 minutes, référence 33663)
Label : Dynamic
Référence : CDS 663/1-3
Année d’enregistrement : Captation live des 16, 18 et 20 mai 2010, Vlaamse Opera, Anvers ; parution 2012. Production scénique de Mariame Clément, décors et costumes de Julia Hansen
Distribution :

  • Giasone : Christophe Dumaux (contre-ténor)
  • Medea : Katarina Bradić (mezzo-soprano)
  • Isifile : Robin Johannsen (soprano)
  • Giove / Besso : Josef Wagner (baryton-basse)
  • Ercole / Oreste : Andrew Ashwin (baryton)
  • Egeo / Sole : Emilio Pons (ténor)
  • Delfa / Eolo : Yaniv d’Or (contre-ténor)
  • Amore / Alinda : Angélique Noldus (mezzo-soprano)
  • Demo : Filippo Adami (ténor)

Direction : Federico Maria Sardelli
Orchestre : Symfonisch Orkest van de Vlaamse Opera
Langue : Italien

Particularité :
Vingt-deux ans après Jacobs, cette captation anversoise apporte la seule alternative disponible, et sur des bases éditoriales explicites : Sardelli retient le manuscrit autographe de 1650 conservé à Vienne, dans une révision d’Alexander Krampe, et remodèle l’orchestre symphonique du Vlaamse Opera pour respecter l’instrumentarium du XVIIe siècle — le chef, flûtiste à ses heures, signe les interludes et prend lui-même part au jeu à la flûte à bec. Sa direction, souple et attentive aux contrastes d’atmosphère, atteint de vrais sommets dans l’invocation des esprits qui clôt le premier acte. Le plateau, jeune et homogène, ne prétend pas à la perfection vocale : le timbre de Christophe Dumaux est un rien pincé, quoique sa gravité immédiate convainque, et la Médée de Katarina Bradić — somptueuse de timbre, d’une autorité scénique évidente — met du temps à trouver la mesure d’un personnage complexe. Robin Johannsen émeut durablement dans les nombreux lamenti d’Hypsipyle, notamment son adieu à la vie juste avant le lieto fine. L’acoustique de la salle anversoise, proche et nette, sert bien l’ensemble. Regret notable pour la version CD : le livret d’accompagnement se limite à un synopsis, sans le texte intégral.

Postérité :

Les chiffres suffisent à établir le statut de l’ouvrage : vingt-neuf productions différentes pour la seule péninsule italienne et soixante et une éditions du livret au cours du Seicento font de Giasone l’opéra le plus joué du XVIIe siècle — l’un des tout premiers best-sellers lyriques de l’histoire. Sa popularité fut telle qu’il donna lieu à des remaniements, dont un Novello Giasone retravaillé par Stradella en 1671, récemment exhumé au disque. Cette fortune même explique la réprobation des puristes, qui voyaient dans le mélange des genres et la primauté donnée au divertissement la corruption définitive de l’idéal florentin du dramma per musica. L’histoire leur a donné tort : c’est précisément cette hybridation qui fonde l’opéra moderne. Après deux siècles et demi d’oubli, l’ouvrage refit surface par fragments — deux extraits gravés chez Columbia en 1930, l’invocation de Médée et la scène du Sommeil —, avant que la gravure de Jacobs en 1988, prolongée par la production d’Innsbruck puis par les représentations parisiennes de 1990, ne lui rende sa stature. Les reprises se sont depuis multipliées, de l’English Touring Opera à Anvers, sans que l’ouvrage rejoigne encore le répertoire courant. Face au Couronnement de Poppée, dont il partage l’amoralité souriante, Giasone tient une position singulière : moins abyssal peut-être, mais plus théâtral, plus rapide, et d’une modernité dramaturgique que le XXe siècle n’a redécouverte qu’avec retard.

 

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