Format :
- Zarzuela barroque en 2 journées (jornadas), alternant numéros chantés et dialogues parlés.
- Musique : Antonio de Literes (1673-1747).
- Livret : José de Cañizares (1676-1750), d’après le mythe de Sémélé rapporté par Ovide dans les Métamorphoses.
- Langue : Espagnol.
Création :
9 mai 1718, au Teatro de la Cruz de Madrid.
Literes a alors quarante-cinq ans et se trouve au sommet de sa carrière madrilène : entré à la chapelle royale comme joueur de violón en 1693, il en est devenu l’une des figures dominantes et le principal fournisseur de musique scénique des deux premières décennies du siècle. L’année 1718 est celle où il livre coup sur coup cette zarzuela et, selon plusieurs sources, une seconde version de son Ópera armónica al estilo italiano (Los Elementos). Son écriture y opère une synthèse caractéristique : la tonada, le baylete et l’estribillo hispaniques y côtoient désormais le récitatif accompagné et l’aria da capo importés d’Italie, dans le sillage de l’italianisation de la cour engagée sous Philippe V.
Livret :
Le texte est dû à José de Cañizares, dramaturge officiel des fêtes royales et collaborateur régulier de Literes, à qui l’on doit également les livrets d’Acis y Galatea et de Hasta lo insensible adora. Fidèle à la tradition du Siècle d’or, il traite la fable mythologique sur deux registres simultanés : d’un côté l’action héroïque des dieux, de l’autre le contrepoint bouffon des personnages de graciosos — Enarreta, le Satyre, Ydaspes — dont la langue populaire, truffée d’idiomatismes madrilènes, désamorce régulièrement le pathos. Le titre principal, El estrago en la fineza (littéralement « le ravage au sein de la dévotion amoureuse »), énonce d’emblée la thèse morale de l’ouvrage : c’est l’excès même de l’amour qui consume ceux qui l’éprouvent. Le texte fut imprimé à Barcelone en 1731, signe d’une diffusion qui dépassa la seule création madrilène.
Intrigue :
- Journée I : Thèbes célèbre sa prospérité sous le règne de Cadmos. Jupiter, embrasé d’une passion coupable, s’éprend de Sémélé, fille du roi, et descend sur terre pour la séduire sous une apparence mortelle. Junon, informée de l’infidélité, s’allie à un Cupidon rancunier et jure de faire de cet amour l’instrument même du châtiment. Tandis que les amants s’abandonnent à leur idylle pastorale, la déesse tisse sa vengeance et la troupe comique commente l’affaire avec une irrévérence toute terrestre.
- Journée II : Junon paraît sous une identité d’emprunt auprès de Sémélé et instille en elle le doute : si son amant est vraiment le maître de l’Olympe, qu’il se montre à elle dans toute sa gloire. La jeune femme obtient de Jupiter, lié par un serment irrévocable, qu’il accède à cette demande. Le dieu paraît environné de sa foudre, et Sémélé est consumée par l’éclat qu’elle avait réclamé. Le dénouement, conforme à la morale encomiastique du genre, tire de ce désastre une leçon sur la démesure du désir plutôt qu’un simple effet tragique.
Enregistrement(s)

Eduardo López Banzo — 2003
Format : CD (2 disques, coffret — durée totale 99 minutes)
Label : Harmonia Mundi Ibérica
Référence : HMI 987036.37
Année d’enregistrement : 2003, en lien avec la reprise scénique de l’ouvrage donnée cette même année (mise en scène de Carlos Martín) ; le lieu exact de la captation n’est pas précisé par le label
Distribution :
- Júpiter : Marta Almajano (soprano)
- Semele : Virginia Ardid (soprano)
- Juno : Soledad Cardoso (soprano)
- Cupido : Lola Casariego (mezzo-soprano)
- Enarreta : Marina Pardo (mezzo-soprano)
- Cadmo / Sátiro : Jordi Ricart (baryton)
- Ydaspes : José Hernández Pastor (contreténor)
Direction : Eduardo López Banzo
Orchestre : Al Ayre Español
Langue : Espagnol
Particularité :
Cette gravure prolonge le compagnonnage de López Banzo avec Literes, entamé dès les volumes du Barroco Español puis poursuivi avec Los Elementos (1998) et Acis y Galatea (2001). Elle repose sur un travail éditorial de première main : la partition, transmise par une source conservée à Évora, a dû être reconstruite par le chef lui-même avant de pouvoir sonner à nouveau. La distribution respecte l’usage madrilène de l’époque en confiant Jupiter à une voix féminine — Marta Almajano, dont la souplesse et la clarté d’émission portent tout l’ouvrage —, l’unique contrepoids masculin venant du baryton Jordi Ricart et du contreténor José Hernández Pastor. L’effectif instrumental reste chambriste, articulé autour d’un continuo coloré, et la direction privilégie la nervosité rythmique et le mordant des tonadas plutôt que l’ampleur. Seule réserve régulièrement formulée par la critique : le livret d’accompagnement, élégant mais avare d’informations, laisse le mélomane démuni face à un répertoire qui en demanderait davantage. L’intérêt discographique n’en demeure pas moins considérable, l’ouvrage n’ayant à ce jour pas d’alternative au disque.
Postérité :
Après sa création et une diffusion imprimée dans les années 1730, Júpiter y Semele a suivi le sort commun au théâtre lyrique espagnol du premier XVIIIe siècle : l’installation durable de l’opéra italien à Madrid, accélérée par l’arrivée de Farinelli au milieu du siècle, a relégué la zarzuela baroque au rang de curiosité, puis d’oubli pur et simple. Il faut attendre le mouvement de redécouverte porté à partir des années 1980-1990 par la musicologie hispanique et par une génération d’interprètes — Carles Magraner, Eduardo López Banzo, plus tard Aarón Zapico et Alberto Miguélez Rouco — pour que l’œuvre retrouve la scène et le disque. Sa confrontation avec la Semele de Haendel (1744) est instructive : là où l’ouvrage anglais déploie une architecture oratoriale monumentale, celui de Literes conserve le format bref, l’alternance du parlé et du chanté, et surtout ce mélange de sérieux et de bouffon hérité de Calderón que l’esthétique italienne allait précisément évacuer. Aux côtés d’Acis y Galatea, dont il existe une édition critique, Júpiter y Semele constitue aujourd’hui l’une des deux zarzuelas de Literes intégralement conservées et l’un des jalons majeurs pour comprendre ce que fut, avant José de Nebra, un théâtre musical espagnol pleinement autonome.

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