Note personnelle : ,

Delibes, Léo — Jean de Nivelle (1880)

Format :

  • Opéra-comique en trois actes.
  • Musique : Léo Delibes.
  • Livret : Edmond Gondinet et Philippe Gille, les deux librettistes qui signeront trois ans plus tard celui de Lakmé.
  • Langue : Français.

Création :

8 mars 1880, à l’Opéra-Comique (salle Favart), Paris, sous la direction de Léon Carvalho.
Delibes a quarante-trois ans. Célèbre pour ses ballets (Coppélia, 1870 ; Sylvia, 1876) et formé à l’école de l’opérette offenbachienne et de l’opéra-comique léger (Le Roi l’a dit, 1873), il cherche ici à élargir son échelle : Jean de Nivelle est sa partition lyrique la plus ample avant Lakmé (1883). Annoncée dès 1876 pour le Théâtre-Lyrique de la Gaîté, puis reportée à la faillite de cette scène, l’œuvre fait l’objet d’une longue attente médiatique avant d’aboutir à Favart, après des répétitions perturbées par la grippe de l’hiver 1879-1880. Le succès est réel et rapide : l’ouvrage gagne Bruxelles, Anvers, Saint-Pétersbourg, Copenhague, Stockholm et Vienne, et Delibes en prépare lui-même une version avec récitatifs chantés, destinée aux scènes étrangères peu familières avec le dialogue parlé.

Livret :

Edmond Gondinet (1829-1888) et Philippe Gille (1831-1901) s’emparent d’un personnage dont le nom était proverbial en France (« le chien de Jean de Nivelle, qui fuit quand on l’appelle ») et de la tradition de chansons satiriques qui s’y attachait depuis le XVIe siècle. Ils imaginent un Jean de Nivelle, sire de Montmorency, disgracié pour avoir fui la cour de Louis XI, qui se cache sous l’habit d’un berger en Bourgogne au moment de la Guerre du Bien public (1465). Intrigue politique, amours contrariées, légende de la mandragore et satire des courtisans composent ce « juste milieu » hérité des années 1830, que la critique d’époque a trouvé trop chargé d’intrigue pour une partition d’opéra-comique, mais dont les hybridations de ton annoncent l’équilibre de Carmen.

Intrigue :

  • Acte I : Un paysage bourguignon, au milieu du XVe siècle. La vieille Simone, qui passe pour sorcière, vante aux jeunes filles la fleur de mandragore qui rend amoureux celui qu’on aime. Sa nièce Arlette, jeune paysanne que Simone voudrait marier à son fils, un vaurien emprisonné pour vol, aime un berger nommé Jean, sans savoir qu’il s’agit du sire de Montmorency, Jean de Nivelle, qui se cache après avoir fui la cour de Louis XI. Le roi voulait l’obliger à épouser Mlle de Malicorne, Isabeau la bossue. Arlette refuse son cousin et Simone, furieuse, se venge en dénonçant Jean, qu’elle a deviné, au comte de Charolais venu présider une fête de vendange. L’incident reste sans suite : pour tous, Jean demeure un simple berger.
  • Acte II : À la cour de Philippe le Bon, à Dijon. Le sire de Malicorne, envoyé du roi de France, et le baron de Beautreillis, proche du duc, se livrent à diverses intrigues de cour. Arlette est devenue dame de compagnie de Diane de Beautreillis ; en invoquant ensemble la mandragore, la jeune fille réalise que sa maîtresse est, comme elle, amoureuse de Jean. Sous le choc, elle repousse les avances du courtisan Saladin, qui se venge en la perdant dans l’esprit de Jean. Les deux rivaux se battent : Saladin est tué par le faux berger qui, accusé d’assassinat, se fait connaître et déclare que son adversaire est mort dans un combat loyal. Le comte de Charolais lui pardonne à condition qu’il prenne la tête d’une compagnie pour aller combattre le roi de France.
  • Acte III : Un paysage abrupt, coupé d’arbres et de rochers, sous le château de Montlhéry qu’on aperçoit dans le lointain. La trêve est déclarée entre les Bourguignons et les Français. Arlette est retournée à sa condition de simple paysanne ; Jean, qui vient pourtant de se couvrir de gloire, abandonne les couleurs de Bourgogne pour la bannière de France. Malicorne et Beautreillis recommencent leurs intrigues ; Simone continue de vouloir se venger de sa nièce ; Diane est toujours agitée par son amour inassouvi. Et le comte de Charolais, dans sa grande magnanimité, permet à Jean de Nivelle d’épouser Arlette, qui devient dame de Montmorency.

Enregistrement(s) :

Delibes, Jean de Nivelle — Vashegyi (Bru Zane)

György Vashegyi — 2026

Format : CD (3 disques + livre) — durée : 2 h 40
Label : Palazzetto Bru Zane (collection Opéra français)
Référence : BZ 1066
Année d’enregistrement : 12-14 janvier 2026, Béla Bartók National Concert Hall, Müpa Budapest (parution le 23 octobre 2026)
Distribution :

  • Jean de Nivelle : Cyrille Dubois, ténor lyrique
  • Arlette : Mélissa Petit, soprano léger
  • Simone : Marie-Andrée Bouchard-Lesieur, contralto
  • Le Comte de Charolais : Tassis Christoyannis, baryton
  • Diane / Le Page Isolin : Juliette Mey, soprano
  • Saladin / Un Héraut / Un Vieillard : Adrien Fournaison
  • Malicorne : François Rougier
  • Beautreillis : Jean-Philippe Mc Clish

Direction : György Vashegyi
Orchestre : Orchestre national philharmonique de Hongrie (Hungarian National Philharmonic Orchestra) et Chœur national hongrois (Hungarian National Choir), chef de chœur : Csaba Somos
Langue : Français

Particularité :
Cet enregistrement, publié en livre-disque par le Palazzetto Bru Zane, est le fruit d’un patient travail de reconstitution : les éditions originales étant incomplètes, les matériels orchestraux dispersés et les récitatifs absents de nombreuses sources, l’équipe éditoriale (Heugel, révision Palazzetto Bru Zane) a rassemblé, édité et inséré les récitatifs dans l’un des rares matériels d’époque conservés, afin de proposer une version intégrale chantée, plus séduisante à enregistrer et plus apte à retrouver le chemin de la scène que la version avec dialogues parlés. Dirigé par György Vashegyi, qui poursuit sa redécouverte systématique du répertoire lyrique français après Félicien David, Édouard Lalo, Jules Massenet, Charles Silver et Ambroise Thomas, il réunit une distribution française où Cyrille Dubois (Jean) et Mélissa Petit (Arlette) portent le couple central, face à la Simone de Marie-Andrée Bouchard-Lesieur et au comte de Charolais de Tassis Christoyannis. Le livre contient les essais d’Alexandre Dratwicki (« Un laboratoire pour Lakmé ? »), de Hector Cornilleau (« Jean de Nivelle : feuilleton d’un succès ») et de Pauline Girard (« Le parcours de Léo Delibes »), un synopsis et le livret.

Postérité :

Malgré l’accueil favorable de la création et la diffusion européenne qui suivit, Jean de Nivelle n’a pas connu la longévité de Lakmé, qui l’a rapidement éclipsé. Une distribution particulièrement fournie, une écriture vocale exigeante pour la plupart des solistes, une intrigue politique – un obscur conflit historique et des dilemmes de loyauté – plutôt qu’une passion sentimentale tragique, sans figure féminine centrale comme dans Lakmé, Roméo et Juliette ou Werther, ont peu à peu écarté l’ouvrage des scènes. Il sombre dans l’oubli, tandis que la mémoire de Delibes se cristallise autour de Coppélia et de Lakmé. Les contemporains, eux, en avaient saisi l’ambition : Saint-Saëns en louait l’orchestration « exquise », qui « dédaigne la banalité des effets faciles », et Delibes lui-même y voyait l’un de ses accomplissements les plus importants. Le présent enregistrement, qui laisse envisager l’œuvre dans ses deux formes (avec dialogues ou récitatifs), invite à le réévaluer comme le véritable jalon dramatique de la carrière du compositeur et comme le laboratoire qui prépare Lakmé.

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